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en 1913, à dix-huit ans, Marcel Chenu entre chez
les Dominicains, il veut y trouver la vie contemplative.
Telle est son attente. Soixante-dix ans plus tard, nous
pouvons attester que cette démarche a porté
du fruit. Ceux qui ne connaissent que le médiéviste
ou le pasteur négligent l'animation profonde de
l'homme qui confesse: " La contemplation est la terre
nutritive de la théologie comme de l'apostolat.
"
Ce
spirituel a surtout été un extraordinaire
éveilleur d'hommes et d'idées tout au long
de sa vie. Il a formé des générations
de théologiens. Peut-être n'a-t-il pas fourni
l'oeuvre qu'on était en droit d'attendre de lui,
notamment dans son domaine de prédilection: l'histoire
des doctrines, ou du côté d'une théologie
de la Création. Mais la raison en est simple :
un souci constant de susciter, d'animer, de donner. Étienne
Gilson pouvait déclarer: " Le père
Chenu, il s'écoule en participation. " Tous
ceux qui l'ont rencontré ont été
saisis par cette sympathie immédiate, par cette
chaleur communicative, par cet optimisme irrésistible.
Il faut avoir une grande foi en Dieu pour croire tellement
en l'homme.
La
patience intellectuelle dans l'impatience de l'amour
Comme
tous ses frères en religion, Marie-Dominique Chenu
a été structuré par la pensée
de saint Thomas d'Aquin. Le Docteur angélique lui
a permis de toujours reprendre les problèmes à
la source, de se mettre en état constant d'invention.
Derrière la technicité du langage, il a
senti une inspiration évangélique qui, enrichie
par l'histoire et l'expérience apostolique, pouvait
être d'une prodigieuse efficacité. Nous avons
ici une nouvelle preuve que seuls sont agents de progrès
les hommes fortement enracinés dans une tradition
vivante.
Pour
illustrer la fidélité thomiste, prenons
le vieux problème de la rencontre de la foi et
de la raison. Trop souvent, le divorce a été
entériné, notamment du côté
protestant. Or, un disciple de saint Thomas ne peut qu'en
chercher l'articulation dans une audacieuse confiance.
" Une théologie digne de ce nom, c'est une
spiritualité qui a trouvé des instruments
rationnels adéquats à son expérience
religieuse. " La foi ne court-circuite pas l'intelligence:
elle incarne la vérité divine dans le tissu
même de notre esprit.
Fort
de cette cohérence, le théologien pourra
s'épanouir dans son milieu propre qui est la vie
de l'Église, " la respiration ecclésiale
" . Chenu soupçonne les savants " enfouis
dans leurs in-folio et leurs disputes scolastiques "
. II ne sera pas " un théologien sous verre
", pour éviter les contaminations de l'extérieur.
Quitte à déplaire à certains, il
ira au feu, il montera en première ligne avec passion,
pour discerner l'action de Dieu. Car la théologie
surgit toujours du choc que produit la Parole de Dieu
dans l'Église et le monde. Elle désigne
le travail de Dieu dans l'histoire. Chez Marie-Dominique
Chenu, l'érudition n'a pas étouffé
la militance et la pratique apostolique. Elle a été
la condition de leur vérité. Et c'est ainsi
que le docteur a trouvé des accents prophétiques.
L'admirable
mouvement d'une vérité qui se fait
Le
père Chenu a illustré l'école du
Saulchoir comme professeur d'histoire des doctrines. Mais
il se garde bien de considérer le christianisme
comme une doctrine: ce serait le ramener à un énoncé
idéologique. Non, le christianisme est avant tout
une " économie ", c'est-à-dire
une série d'événements par lesquels
Dieu lui-même est entré dans l'histoire.
Impossible de penser la Bonne Nouvelle chrétienne
en dehors de l'histoire, en dehors de la catégorie
d'événement. " Avant la foi conceptualisée,
il y a la foi vécue, lieu premier de la théologie.
" C'est cette position résolument historique
qui valut au père Chenu quelques ennuis avec Rome.
Le concile Vatican II devait pleinement le réhabiliter.
Le
maître-mot de cette théologie est "
incarnation ". La logique permanente du dessein de
Dieu s'atteste dans l'Incarnation de jésus Christ
en un moment précis de l'espace et du temps. Dieu
se fait chair pour que toute chair ressuscite en lui.
Nous vivons donc la divinisation de l'homme dans la transformation
de l'univers. Car l'Incarnation du Christ embraye sur
l'entreprise des hommes et la construction du monde. Désormais,
la grâce de Dieu irradie le cosmos tout entier pour
le transfigurer. Par l'action de l'Esprit en travail dans
le monde, l'histoire est accouchement du Christ total.
Dans cette perspective, " l'humanisation est déjà
une capacité de divinisation " .
Historicité
de Dieu, avènement de la Parole de Dieu, l'Église
apporte sa pierre à cet unique chantier où
s'élabore le destin de l'humanité. "
Désormais, il s'agit, dans le devenir de la Création
relayée par l'Incarnation, d'entrer résolument
dans l'admirable mouvement d'une vérité
qui se fait, et qui ne demeure vérité que
dans la mesure où elle s'expérimente comme
espérance et tente de se réaliser. "
Les rapprochements ne manquent pas entre un Chenu et un
Teilhard de Chardin.
Reconnaître
les signes des temps
L'Évangile
se vit donc dans le temps. Ce temps peut être celui,
onéreux, des prêtres-ouvriers ou celui, exaltant,
de Vatican II. Mais l'actualité ecclésiale
ne se dissocie pas d'une actualité plus large.
La tâche de l'Église est de discerner les
signes des temps par lesquels Dieu parle aujourd'hui au
croyant. Pour accueillir la Parole de Dieu, il ne suffit
pas de lire l'Évangile, il faut aussi vivre le
monde dans sa marche propre. " L'actualité
de l'Évangile passe par les questions des hommes.
" C'est pourquoi le père Chenu ne dédaignera
pas des collaborations journalistiques, par exemple à
Témoignage chrétien. Il faut pouvoir réagir
vite à la provocation de l'événement.
Une
mutation frappe particulièrement l'attention de
l'observateur: la socialisation. Nous sommes entrés
dans " l'ère des masses ", dans le règne
du collectif. Le travail apparaît alors au père
Chenu comme un pivot important de cette socialisation.
Dans la société industrielle, il est le
lieu par excellence de la socialisation. D'où l'esquisse
d'une Théologie du travail: " Le travail est
l'acte par lequel l'homme prend possession de la matière,
la transforme, l'accomplit, pour en faire un instrument
de civilisation, de culture, et finalement de rédemption.
" L'homme est le partenaire de Dieu dans le devenir
du monde.
Au
terme, c'est une anthropologie pleinement déployée
qu'a cherchée Marie-Dominique Chenu à la
suite de saint Thomas. Son programme est clair: "
Contre tous les spiritualismes, l'être total de
l'homme; contre tous les individualismes, l'être
social; contre le hors-cosmos, l'homme maître du
monde. " Notre théologien a toujours fulminé
contre les faux dualismes: âme-corps, esprit-matière,
nature-grâce, temporel-spirituel. L'homme va à
Dieu par la totalité de son être. Il s'accomplit
en accomplissant le monde. Sa béatitude ne sera
complète qu'à travers l'assomption de la
matière. Autant dire que nous n'avons jamais fini
de tirer les conséquences de l'Incarnation. "
Histoire, société, matière, l'homogénéité
est indissociable. " (Source : Neusch, Marcel; Chenu,
Bruno. Au pays de la théologie. Centurion,
1994) 