Comme pêcheurs et pasteurs : Le cheminement dominicain avec l’Église vers la Pentecôte 2033

Solennité de la Pentecôte Translation de saint Dominique
Le 24 mai 2026
Prot. 50/26/175 Letters to the Order

Comme pêcheurs et pasteurs : Le cheminement dominicain avec l’Église vers la Pentecôte 2033

La Pentecôte marque le début de la prédication des apôtres : lorsque le Saint-Esprit est descendu sur eux, leur crainte s’est transformée en une proclamation fortifiée par la foi, annonçant l’Évangile en de nombreuses langues et jusqu’aux extrémités de la terre. Comme le dit si bien Léon le Grand, « à partir de ce jour de Pentecôte, la trompette de la prédication évangélique a retenti ».1 Jean Chrysostome rend compte de cette même transformation au niveau personnel : Pierre, qui avait autrefois été trop effrayé pour parler avec assurance même devant une simple servante (Mt 26, 69-70), se tenait désormais devant une foule hostile, proclamant la Résurrection avec courage et éloquence (Ac 2).2

Saint Dominique concevait l’Ordre comme la continuation de cette même vie et mission des Apôtres. Il est significatif qu’il ait convoqué et célébré les premiers Chapitres généraux en 1220 et 1221 lors de la solennité de la Pentecôte.3 En se réunissant lors de cette fête, les frères confiaient leurs délibérations à la conduite du Saint-Esprit, recherchaient la communion dans le discernement et affirmaient que la gouvernance au sein de l’Ordre est un acte spirituel, et non simplement administratif. Le choix de Dominique était intentionnel : il enracinait l’identité de l’Ordre dans une vision apostolique, ouverte sur le monde et guidée par l’Esprit. Dans cette perspective, les Chapitres généraux ne sont pas simplement des assemblées, mais des moments privilégiés de discernement communautaire, de gouvernance et de renouveau ; ce sont, à leur manière, des « pentecôtes »4 sans cesse renouvelées dans la vie de l’Ordre.

Mon successeur aura le privilège de diriger l’Ordre lorsque l’Église célébrera le grand jubilé de la Rédemption et de la Pentecôte en 2033. Je souhaite toutefois vous inviter, dès à présent, à réfléchir à la manière dont nous pourrions nous préparer à ce jour, et à considérer ce que nous sommes appelés à offrir à l’Église alors que nous cheminons ensemble vers cette occasion insigne de grâce.

Collaborateurs de la vérité (3 Jean 8)

La réflexion suivante est proposée à toute la famille dominicaine : frères (clercs et coopérateurs), moniales contemplatives, sœurs apostoliques, membres des fraternités sacerdotales, instituts séculiers, laïcs dominicains et mouvements de jeunesse dominicains. Bien que la forme particulière de la vie dominicaine diffère selon l’état de vie de chacun, cette réflexion s’adresse à ce qui nous est commun : l’héritage commun de la vision de saint Dominique et le propositum Ordinis que nous partageons tous (cf. LCO 141).

Plus profondément, nous « participons tous aux fonctions sacerdotales, prophétiques et royales du Christ par notre incorporation à Lui par le baptême »5. Aucun membre de la famille dominicaine n’est exclu de cette dignité; chacun participe, à sa manière, à la mission du Christ qui consiste à apporter la vérité, la sanctification et la vie au monde. C’est cette dignité baptismale partagée qui fait de nous, selon les termes de la troisième Lettre de Jean, des « collaborateurs de la vérité » (3 Jn 8), une expression qui résume l’identité dominicaine sous toutes ses formes, puisque la recherche et la proclamation de la vérité, Veritas, sont au cœur même du charisme de l’Ordre. Unis par cette vocation commune, chaque branche de la famille sert la mission de l’Ordre à sa manière propre (cf. LCO 141).

Les saints de l’Ordre témoignent de la manière la plus éloquente des nombreuses formes que peut prendre la prédication dominicaine : la prédication itinérante de Dominique, les enseignements de Thomas d’Aquin et d’Albert le Grand, les écrits de Catherine de Sienne, l’art de Fra Angelico, la charité de Martin de Porres et de Rose de Lima, le témoignage de jeunesse de Pier Giorgio Frassati, le sang des martyrs, etc. Dans Praedicator Gratiae, le pape François a précisément célébré cette diversité apostolique comme un don que l’Ordre continue d’offrir à l’Église.6

Les quatre publics / interlocuteurs de notre prédication aujourd’hui

Vous vous souvenez que, dans ma lettre du 24 mai 2025, je vous invitais à porter une attention renouvelée et particulière à ceux à qui s’adresse notre prédication — les quatre publics. Notre espoir sincère est que ces « publics », en réponse à la Parole proclamée, deviennent de véritables « interlocuteurs » : des compagnons dans le dialogue permanent avec Dieu et sur Dieu. Dans le même esprit, j’ai demandé au Chapitre général (Cracovie 2025) d’examiner et de proposer des moyens concrets pour mettre plus efficacement en œuvre le propositum Ordinis dans notre mission auprès de ces publics.

Le pape Léon XIV, dans sa lettre aux capitulaires, nous a tous encouragés : « Le thème que vous avez choisi — adresser de manière plus engagée vos diverses formes de prédication à “quatre publics” : ceux qui ne connaissent pas encore Jésus, les fidèles chrétiens, ceux qui se sont éloignés de l’Église et les jeunes se trouvant dans ces situations — est particulièrement opportun.»7

Alors que nous nous préparons au Jubilé de la Rédemption et à la Pentecôte 2033, je renouvelle mon invitation à l’Ordre de mettre concrètement le propositum Ordinis au service de la mission de l’Église pour une évangélisation nouvelle, ou renouvelée, en se concentrant sur les quatre missions suivantes :

1. Mission ad gentes : la « mission » auprès de ceux qui n’ont pas encore connu Jésus.

« J’ai même découvert un autel portant l’inscription : “À un Dieu inconnu”. Ce que vous adorez sans le savoir, je vous l’annonce » (Actes 17, 23).

Aujourd’hui, le lieu de la mission n’est plus seulement quelque part loin de chez nous, il est aussi juste à notre porte ! En sortant de nos couvents ou de nos maisons, nous rencontrons bon nombre d’hommes, de femmes et d’enfants qui n’ont pas encore connu la joie de l’amitié avec Jésus-Christ. Ainsi, la missio ad gentes ne se limite pas à certaines régions, mais s’étend à tous les contextes où le Christ reste inconnu. Nous rendons grâce à nos frères et sœurs qui œuvrent dans des territoires où l’Église est encore en train de prendre racine. En même temps, de nombreux membres de la Famille dominicaine sont déjà engagés à aller à la rencontre des « chercheurs », ceux qui n’ont pas encore entendu parler du Christ ou cru en lui, à travers les universités, le soi-disant continent numérique et d’autres aréopages contemporains de la prédication.

2. Une mission visant à approfondir la foi des croyants : la « mission à Théophile »

« J’ai décidé de rédiger pour toi, Théophile, un récit bien ordonné, afin que tu saches à quel point l’enseignement que tu as reçu est fondé » (Luc 1, 1-4).

Luc a adressé son Évangile à Théophile, un « ami de Dieu », qui incarne tout croyant désireux de connaître Dieu plus profondément. Prendre soin d’une communauté de foi stable, accompagner ses membres dans leur cheminement de vie et de foi, est en soi une forme d’itinérance. C’est le travail quotidien de nos frères et sœurs dans les paroisses, les écoles, les universités, les aumôneries, les centres de retraite et autres lieux similaires.

Néanmoins, cette mission doit toujours rester intrinsèquement ouverte à la missio ad gentes : les paroisses doivent s’ouvrir à ceux qui ne sont pas affiliés et à ceux qui cherchent ; les établissements d’enseignement doivent rester attentifs et accueillants envers ceux qui ne croient pas encore. L’approfondissement de la foi et son dynamisme missionnaire ne doivent pas être séparés, car tous deux sont des aspects indissociables du mandat apostolique unique.

3. La mission auprès de ceux qui s’éloignent de l’Église

Ce sont les disciples sur le chemin d’Emmaüs, s’éloignant de Jérusalem, s’éloignant de la communauté de foi. « Leurs yeux étaient empêchés de reconnaître Jésus », qui marchait à leurs côtés ; pourtant, plus tard, ils l’ont reconnu dans les Écritures et dans la fraction du pain (Luc 24, 13-32).

La sécularisation a conduit de nombreuses personnes à s’éloigner progressivement de la pratique de la foi. Elles ont perdu la capacité de reconnaître Jésus dans la Parole et les sacrements. Comment les approcher et les inviter à Le voir à nouveau ? Il y a aussi, malheureusement, ceux qui se sont détournés parce qu’ils ont été scandalisés, blessés par les abus sexuels, spirituels ou psychologiques commis par des membres de l’Église. Comment marcher avec eux, leur parler et nous asseoir à table avec eux, comme Dominique l’a fait avec son hôte à Toulouse ? Que faisons-nous, en tant qu’Ordre, pour inviter ces personnes à revenir dans la communauté de foi ? Que peut faire de plus notre prédication, verbis et exemplis, pour les aider à reconnaître Jésus dans sa Parole salvatrice et dans la fraction du pain ? Comment les blessures à travers lesquelles l’apôtre Thomas en est venu à confesser « mon Seigneur et mon Dieu » pourraient-elles devenir, par la grâce, une source de guérison pour ceux qui souffrent des blessures d’une confiance brisée et de relations fracturées ?

4. Une mission particulière auprès des jeunes

Les jeunes sont présents dans chacune des situations de foi décrites ci-dessus. Beaucoup, même dans des contextes imprégnés de culture chrétienne, ne quittent pas l’Église; ils n’y sont tout simplement jamais entrés, leurs parents ayant choisi de ne pas les élever dans la foi.

« Maître, que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » (Mt 19,16). Aujourd’hui encore, nombreux sont les jeunes qui portent en eux une interrogation semblable à celle du jeune homme riche, telle qu’elle est rapportée dans l’Évangile selon Matthieu. Il nous revient de les accueillir avec attention et de les accompagner avec discernement dans leur recherche de ce qui est vrai et bon.

Nos frères et sœurs engagés dans les écoles, les universités, les aumôneries, les paroisses et les sanctuaires participent à une mission qui trouve un éclairage particulier dans la figure de l’apôtre André. Dans le récit de la multiplication des pains, tel qu’il est transmis par l’Évangile selon Jean (6,5-15), André présente à Jésus un jeune garçon qui possède cinq pains et deux poissons. Si cette offrande apparaît dérisoire au regard des besoins, elle n’en devient pas moins, entre les mains du Seigneur, le point de départ d’une surabondance inattendue.

Ainsi se manifeste une dynamique essentielle de toute pastorale des jeunes : reconnaître les dons, même modestes, en favoriser l’offrande, et les confier au Christ pour qu’il les fasse fructifier. Sans le geste du jeune garçon, rien n’aurait été donné ; sans l’intermédiaire d’André, ce don ne serait peut-être pas parvenu jusqu’au Seigneur.

Dans le contexte actuel, l’Église a besoin d’hommes et de femmes capables d’assumer cette médiation humble et décisive : discerner les aspirations des jeunes, accueillir leurs talents, et les accompagner patiemment afin qu’ils puissent les offrir pour le service de Dieu et de leurs frères.

S’adresser au public : les figures bibliques des pêcheurs et des pasteurs

Le Nouveau Testament propose deux images fortes pour ceux à qui est confiée la mission d’évangélisation : le pêcheur et le pasteur. À première vue, ils semblent appartenir à des mondes différents : l’un scrutant l’horizon de la mer de Galilée, l’autre parcourant le terrain familier des collines et des pâturages. Pourtant, lues et contemplées ensemble, ces deux images révèlent toute l’étendue de la mission apostolique : « Allez dans le monde entier et prêchez l’Évangile à toute la création » (Marc 16, 15).

L’image du pêcheur évoque l’initiative et l’ouverture vers les autres. Lorsque Jésus appelle Simon et André en leur disant : « Suivez-moi, et je ferai de vous des pêcheurs d’hommes » (Mt 4, 19), il décrit une mission en sortie, qui jette son filet au large, qui s’aventure dans des eaux profondes et inconnues. Pêcher est un acte de recherche. Cela demande de la patience, du courage et la volonté de travailler en eaux profondes, souvent sans résultats immédiats. Pour une évangélisation renouvelée, cette image nous rappelle que le premier mouvement est toujours vers l’extérieur : vers ceux qui ne connaissent pas encore le Christ, vers les marges, vers la mer ouverte d’un monde sécularisé et en quête de sens. Mais il faut aussi s’occuper de la prise. C’est là que l’image du berger devient indispensable. Lorsque le Christ ressuscité demande par trois fois à Pierre : « M’aimes-tu ? » et lui confie par trois fois : « Pais mes brebis » (Jn 21, 15-17), il ne lui remet pas seulement la charge de la proclamation, mais aussi celle du soin — ce travail lent et patient de formation, d’accompagnement et de guérison. Le berger connaît chacune de ses brebis par son nom. Il part à la recherche de celle qui s’est égarée. Il n’abandonne pas les blessées.

Considérées ensemble, ces deux images ne décrivent pas des missions distinctes, mais deux dimensions indissociables d’une même vocation apostolique. L’Église est envoyée à la fois pour aller vers les autres et pour rassembler, pour proclamer et pour prendre soin, pour rechercher ceux qui sont loin et pour nourrir ceux qui ont été retrouvés. Le pêcheur sans le berger risque de ramener une prise qui ne vivra pas ; le berger sans le pêcheur risque de garder un troupeau qui ne grandit plus. Dans leur unité, cependant, ils révèlent la plénitude de la tâche évangélique. Pour nous, en particulier en tant que prédicateurs dans l’esprit de saint Dominique, cela signifie que notre mission doit toujours allier l’audace de la proclamation et la fidélité de l’accompagnement : attirer les gens vers le Christ par la Parole, et les conduire, avec patience et fidélité, vers la maturité en Lui.

« Pêcheurs d’hommes » (ἁλιεῖς ἀνθρώπων) — Marc 1, 17 // Matthieu 4, 19

La pêche est un art qui demande de la patience, de l’habileté et souvent une initiative incertaine. Les pêcheurs dépendent de leur connaissance des eaux, du moment opportun, de la coopération du vent et de la marée. Ils peuvent bien jeter leur filet et revenir les mains vides, comme l’ont découvert les disciples après leur longue nuit sur la mer de Tibériade (Jean 21, 3).

Pourtant, lorsque le Christ dit : « Je ferai de vous des pêcheurs d’hommes », il parle comme quelqu’un qui connaît déjà tous les poissons de la mer, quelqu’un qui jette le filet de sa Parole sur tous les peuples, à toutes les époques et en tous lieux. En tant que pêcheurs d’hommes, nous participons, même si c’est de manière partielle et imparfaite, à une action divine qui ne connaît pas d’horizon.

Cela a de profondes implications pour notre compréhension des premier et troisième publics : ceux qui n’ont pas encore entendu l’Évangile, et ceux qui s’éloignent de la foi. Les prédicateurs qui s’aventurent en eaux inconnues, qui jettent le filet là où rien ne bouge, qui travaillent sans résultats visibles, ne travaillent pas seuls. Ils participent à l’initiative inépuisable et souveraine de Dieu lui-même : « Mais maintenant, je vais envoyer chercher de nombreux pêcheurs, déclare le Seigneur, et ils les captureront » (Jr 16, 16).

La missio ad gentes et la mission de rechercher ceux qui s’éloignent, sont des participations à une mission divine qui ne se lasse ni ne faillit.8

« Le royaume des cieux est semblable à un filet jeté en mer, qui rassemble toutes sortes de poissons » (Mt 13, 47). La tradition patristique lit cette parabole avec une clarté remarquable. La mer symbolise le temps présent ; le filet, confié aux pêcheurs, tire tous les hommes hors de ses eaux tumultueuses vers le royaume éternel. Par exemple, Augustin interprète les 153 poissons tirés par Pierre et ses compagnons comme la totalité symbolique des rachetés, la plénitude de toutes les nations rassemblées dans le filet de l’Évangile9. Aucun filet créé ne pourrait contenir une telle prise ; seul le filet de la Parole divine, jeté à travers toute l’histoire et tous les peuples, le peut. La vocation du pêcheur d’hommes est donc radicalement tournée vers l’extérieur et radicalement urgente : la mer est vaste, le filet doit être jeté au large, et personne ne doit être exclu d’avance de sa portée.

Et pourtant, une inertie réelle et croissante afflige aujourd’hui certaines parties de l’Église. Comme l’a fait remarquer un observateur perspicace, trop de chrétiens ne sont plus des pêcheurs d’hommes, mais des gardiens d’aquarium !

Voici donc quelques points que nous devons réapprendre, ou peut-être entendre à nouveau, sur ce que signifie véritablement être envoyés comme pêcheurs d’hommes10 :

1. Les pêcheurs savent collaborer

Les pêcheurs savent collaborer. Ce n’est pas seulement une observation pratique ; c’est inscrit dans la nature même de leur métier. Les grands filets nécessitent de nombreuses mains. Un bateau doit avoir un équipage. La prise, lorsqu’elle arrive, doit être remontée ensemble, sinon elle est perdue. Depuis toujours, la pêche est un travail collaboratif, tout comme la mission apostolique que le Christ a bâtie sur ce fondement.

Pierre n’était pas seul lorsque le Seigneur lui a dit : « Avance en eau profonde et jette tes filets pour pêcher » (Luc 5, 4-11). L’ordre s’adressait à Pierre et à ses compagnons. Les filets étaient au pluriel. Il y avait de nombreuses mains. Et lorsque la prise est arrivée, si abondante que les filets ont commencé à se déchirer, c’est uniquement parce que ses compagnons de l’autre barque sont venus rapidement à son secours que tout a pu être ramené sain et sauf à terre. Sans cette collaboration, l’abondance elle-même aurait été perdue. Le miracle n’a pas supprimé le besoin des autres ; il l’a intensifié. La grâce ne rend pas la communauté facultative ; au contraire, elle la rend plus nécessaire : plus Dieu donne généreusement, moins une seule paire de bras peut tout contenir.

C’est pourquoi la vie apostolique, telle que saint Dominique la concevait, est intrinsèquement communautaire, non pas comme une concession à la faiblesse humaine, mais comme une participation à la vie même de la Sainte Trinité, une communion de Personnes. Nous ne sommes pas envoyés seuls, nous sommes envoyés en tant que communauté, une école de prédicateurs dont la vie commune fait elle-même partie de la prédication – forma vitae jam est in actu praedicatio (ACG 1974, 253 II, 3). Le monde n’entend pas seulement ce que nous disons ; il observe comment nous vivons les uns avec les autres. Et lorsqu’il voit une charité authentique, une solidarité authentique, un soutien mutuel authentique dans notre travail, il entrevoit la communion à laquelle il aspire.

On ne pratique pas seul la pêche au large. Celui qui s’y aventure ne pêchera ni bien ni longtemps. L’isolement peut parfois donner l’illusion d’une liberté, voire d’une plus grande efficacité. Mais l’apôtre solitaire, coupé de la vie commune, de la prière partagée, de la correction et de l’encouragement fraternels, est un pêcheur qui s’est éloigné du bateau. Et lorsque les filets s’alourdissent et que la nuit s’étire sans fin, il n’y aura personne dans l’autre barque pour venir à son secours. C’est pourquoi les pêcheurs savent qu’ils doivent œuvrer ensemble.

2. Les pêcheurs s’aventurent en eaux profondes pour une meilleure prise.

Un pêcheur qui reste au port, aussi paisible et bien ordonné soit-il, ne pêche pas. Il peut faire beaucoup de choses bonnes et nécessaires : réparer ses filets, entretenir ses outils, aider les autres, se reposer. Tout cela a sa place. Mais les poissons ne sont pas au port. Et s’ils sont ailleurs, tôt ou tard, il devra trouver le courage de repartir.

Il en va de même pour nous. Nous sommes profondément reconnaissants pour les lieux qui soutiennent notre vie et notre vocation. Nos couvents, nos paroisses, nos sanctuaires, nos salles de classe, ce ne sont pas des obstacles à la mission ; ce sont des dons. Ce sont des lieux où la foi se nourrit, où la vérité se transmet, où la communauté se forme, et où nous-mêmes sommes fortifiés pour l’œuvre à laquelle nous sommes appelés. Mais ce n’est pas là que les filets sont jetés. L’appel de l’Évangile nous emmène toujours plus loin, au-delà de ce qui nous est familier et sûr. Le Seigneur nous invite : « Allez dans le monde entier et proclamez la Bonne Nouvelle » (Marc 16, 15).

Une partie de ce monde se déploie désormais dans des lieux que nous ne pouvons ni voir ni toucher de la manière habituelle. Les espaces numériques où tant de personnes vivent, cherchent et s’expriment sont devenus, à part entière, une nouvelle sorte de continent, avec ses propres paysages, ses propres communautés, ses propres aspirations. Là aussi, les gens se posent des questions profondes, portent des fardeaux cachés, cherchent des liens qui vont au-delà de ce que la surface de ces espaces offre habituellement. Si nous y sommes absents, beaucoup resteront sans accompagnement, non pas parce que personne ne s’en souciait, mais parce que personne n’est venu. Être présent là ne nous oblige pas à devenir autre chose que nous-mêmes. Cela nous demande seulement d’apporter le même esprit que celui que nous avons toujours été appelés à vivre : une volonté d’aller à la rencontre des gens là où ils sont, d’écouter avec patience, de parler avec clarté et gentillesse, et de rester assez longtemps pour être reconnu.

Derrière tout cela se cache quelque chose de plus profond encore, quelque chose qui touche au rythme même de la vie apostolique. Il y a un ordre discret dans la manière dont le Seigneur forme ses disciples. Avant que Simon Pierre ne reçoive pour mission de paître ses brebis (Jean 21, 17), il est d’abord envoyé jeter le filet (Jean 21, 6). Le départ précède la prise en charge. La collecte précède la garde. Ce n’est pas un hasard. L’Église maintient toujours ces deux mouvements ensemble : sortir à la recherche de ceux qui ne sont pas encore rassemblés, et prendre soin de ceux qui le sont déjà. Les deux sont essentiels. Mais lorsque le premier est négligé, le second commence, lentement et discrètement, à s’amenuiser. Un troupeau, aussi bien soigné soit-il, ne peut rester le même pour toujours si aucune nouvelle vie n’y est jamais accueillie. L’appel à sortir n’est pas un fardeau supplémentaire, il est intrinsèque à notre vie apostolique. Cela était vrai pour les apôtres. Cela l’était pour saint Dominique, qui n’a pas attendu que le monde vienne à lui, mais qui est allé à sa rencontre là où il se trouvait, sur les routes, au cœur des questions de son temps. L’appel consiste à repartir avec confiance et simplicité, avec l’assurance que le Seigneur qui nous convoque nous précède également, déjà présent dans les eaux profondes où Il nous envoie.

3. Les pêcheurs savent qu’il ne faut pas effrayer les poissons.

Ceux qui pêchent apprennent, avec le temps, que tous les poissons ne se capturent pas de la même manière. Le pêcheur avisé ne se fie pas à une seule méthode pour toutes les eaux ou toutes les saisons. Il est attentif. Il apprend. Il s’adapte, non pas parce qu’il manque de conviction, mais parce qu’il prend au sérieux ce qu’il cherche. Il en va de même pour la tâche qui nous est confiée. Certains sont attirés lentement, par la patience et un accompagnement discret. D’autres ont d’abord besoin d’être accueillis et nourris avant d’être prêts à suivre. D’autres encore ne sont atteints que lorsque le filet est largement jeté, les embrassant avant même qu’ils ne sachent qu’on les cherche. L’Évangile lui-même ne change pas, il reste toujours le même, toujours vrai, mais la manière dont nous l’offrons, la façon dont nous abordons les autres et le soin avec lequel nous parlons doivent tous être façonnés par l’amour et l’attention.

Cela nous invite, doucement mais honnêtement, à nous regarder nous-mêmes. Non pas pour un jugement sévère sur nous-mêmes, mais pour une humble ouverture devant Dieu. Nous pourrions simplement nous demander : par notre façon de vivre et de parler, aidons-nous les autres à se rapprocher, ou rendons-nous parfois, sans le vouloir, ce pas plus difficile ?

Nous savons que tout le monde ne recevra pas l’Évangile. La parole du Christ a toujours été, pour certains, une pierre d’achoppement, et nous ne sommes pas appelés à en adoucir la vérité pour la rendre plus acceptable. Mais nous pouvons tout de même nous demander si notre manière de parler reflète la patience et la miséricorde de Celui que nous proclamons. Ce n’est pas toujours le message qui crée la distance.

Parfois, c’est le ton, qui ressemble davantage à un jugement qu’à une invitation. Parfois, c’est un manque de joie visible, ou un décalage entre ce que nous prêchons et la façon dont nous vivons, que le monde, quoi qu’il ait pu perdre par ailleurs, a encore les yeux assez perçants pour remarquer. Et parfois, ce dont on a le plus besoin au début, ce n’est pas d’une correction mais d’un accueil ; non pas tout le poids de la doctrine, mais d’un langage assez simple et chaleureux pour ceux qui cherchent encore leur chemin.

Il faut jeter le filet. Le monde est vaste, et nombreux sont ceux qui cherchent, peut-être plus que nous ne le pensons, et dans des endroits où nous n’avons pas encore songé à regarder. Mais il faut jeter le filet avec soin : en étant attentif au moment, à la personne et aux douces incitations de la grâce.

Grégoire le Grand le savait bien. Conscient de la nécessité pour le prédicateur de savoir lire ses auditeurs, il écrivait : « Une seule et même exhortation ne convient pas à tous, dans la mesure où tous ne sont pas liés par une similitude de caractère. Car ce qui profite à certains nuit souvent à d’autres ; tout comme les herbes qui nourrissent certains animaux sont mortelles pour d’autres, et le remède qui apaise une maladie en aggrave une autre. Le discours des enseignants doit donc être façonné selon la qualité de leurs auditeurs, de manière à convenir à tous et à chacun selon leurs besoins respectifs, sans jamais s’écarter de l’art de l’édification commune. »11

Après sa résurrection, le Seigneur n’a pas dit à ses disciples de pêcher avec plus d’ardeur. Il les a invités à lui faire confiance autrement, à jeter le filet de l’autre côté (cf. Jean 21, 6). C’était un petit geste, presque ordinaire. Mais lorsqu’ils obéirent, ils trouvèrent ce que tous leurs efforts précédents n’avaient pas réussi à produire. C’est peut-être là l’invitation qui nous est adressée à nous aussi. Non pas d’abandonner la mission, mais de renouveler notre confiance en Celui qui la dirige. Non pas simplement d’en faire plus, mais d’écouter plus profondément. Car ce qui porte du fruit, ce n’est pas toujours un effort plus grand dans la même direction, mais l’humilité tranquille de suivre là où le Seigneur nous conduit, même lorsqu’Il nous conduit à jeter le filet différemment qu’auparavant.

4. Les pêcheurs ramènent toutes sortes de poissons, sans distinction.

Le filet du royaume rassemble toutes sortes de poissons. C’est un acte de miséricorde, non de laxisme, mais de véritable miséricorde, que de jeter le filet même pour les pécheurs, pour ceux qui doutent, pour les hostiles, pour ceux qui se croient hors d’atteinte, et de les amener au Christ sans préjuger de ce que la grâce peut encore accomplir en eux. Nous ne sommes pas les juges de ceux qui sont pêchés. Le tri ne nous appartient pas ; il appartient à la fin des temps (Mt 13, 47-49). Notre tâche consiste simplement à jeter le filet, et à le jeter largement.

L’étendue même du filet est un signe de la générosité divine, car « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés et parviennent à la connaissance de la vérité » (1 Timothée 2, 4). Il en va de même dans la prédication : nous offrons la Parole universellement, laissant la réponse à la grâce et le jugement à Dieu. Thomas d’Aquin nous rappelle que « Dieu veut que tous les hommes soient sauvés par sa volonté antécédente »12, un désir divin, antérieur à toutes les circonstances, que chaque personne atteigne le rivage en toute sécurité. Réfléchissant à la parabole du bon grain et de l’ivraie, avec une perspicacité qui s’applique également à la parabole du filet, Augustin écrit : « Les moissonneurs viendront, mais les moissonneurs sont des anges, pas des êtres humains, et les êtres humains qui s’indignent contre les méchants ne font que prouver qu’ils sont encore humains, encore capables d’erreur, encore susceptibles d’arracher le blé alors qu’ils entendent arracher l’ivraie. »13 La moisson et le tri ne sont pas encore achevés. Cela signifie, et c’est là un point crucial, que les mauvais ne sont pas encore figés dans leur méchanceté (mali mutentur, et imitentur bonos) : « que les mauvais changent et qu’ils imitent les bons », un espoir qu’Augustin énonce non pas comme un vœu pieux, mais comme une possibilité réelle, maintenue ouverte par ce même délai qui peut nous frustrer. Les pêcheurs savent que les mauvais poissons ne deviendront pas de bons poissons, alors ils les jettent. Les pêcheurs d’hommes savent qu’il en va autrement : les mauvaises personnes peuvent devenir bonnes ! Le persécuteur Saul est devenu l’apôtre Paul, et cette transformation est la preuve que personne n’est hors de portée de la grâce avant que le tri final n’ait lieu.

5. Les pêcheurs connaissent la vertu de la patience.

Un pêcheur ne peut forcer le poisson à mordre à son hameçon ou à entrer dans le filet ; de même, nous ne pouvons forcer la grâce à entrer dans un cœur humain. Pierre, Jean et leurs compagnons n’ont rien pris de toute la nuit. Mais lorsqu’ils ont écouté la voix de Jésus et agi selon sa parole, ils ont remonté une prise qui dépassait leur capacité à la contenir. Pour être des pêcheurs d’hommes, nous devons être des personnes de prière et de contemplation profonde, attentives à la voix de Jésus, prêtes à jeter le filet de l’autre côté quand Il nous le commande (Luc 5, 4-11 ; Jean 21, 6), et assez patientes pour croire que la grâce de Dieu est déjà à l’œuvre d’une manière que nous ne pouvons ni voir ni mesurer. La nuit qui se termine par un échec apparent n’est pas perdue quand elle est entre les mains de Dieu ; dans sa providence aimante, même l’attente qui semble vaine nous prépare à ce qui est encore à venir.

6. Les pêcheurs réparent leurs filets.

Les pêcheurs savent qu’il y a un temps pour jeter le filet et un temps pour le réparer. L’Évangile nous dit que Jacques et Jean réparaient leurs filets lorsque Jésus les a appelés (Mt 4, 21). Même dans ce travail tranquille et caché, le Seigneur les attirait déjà vers sa mission. Il en va de même pour nous, fils et filles de Dominique. Réparer nos filets, ce n’est pas simplement réparer ce qui est déchiré. C’est s’occuper, avec patience et honnêteté, de tout ce qui s’est effiloché en nous : renforcer ce qui s’est affaibli, rassembler ce qui s’est détaché, renouveler ce qui s’est usé. Car le Seigneur ne nous envoie pas à la légère. Lorsqu’Il nous appelle à jeter à nouveau nos filets en pleine mer — duc in altum —, Il désire que les filets que nous portons soient dignes de l’abondance de Sa grâce.

Mais la mer qui s’étend devant nous n’est pas un étang tranquille. La mer de notre temps est agitée : sécularisée mais en quête, divisée et blessée mais aspirant à la concorde et à la communion. Ce sont des eaux profondes. Et y jeter nos filets exige plus qu’une formation ou de l’expérience. Cela exige du courage. Le courage de quitter la sécurité du rivage. Le courage de lâcher ce que nous tenons entre nos mains. Le courage de croire que la parole adressée à Simon Pierre nous est encore adressée : «Avance en eau profonde » (Luc 5, 4). Les paroles du Seigneur ne sont pas seulement un souvenir ; elles sont un appel.

Nous devons donc nous demander, avec sincérité et sans détours : où sont nos filets ? Sont-ils tendus sur les eaux, offerts en toute confiance ? Ou sont-ils encore pliés, soigneusement conservés, reposant sur le rivage ? Et s’ils restent sur le rivage, qu’est-ce qui les a retenus ? La lassitude ? La peur ? Le découragement ? Une lente et silencieuse perte d’espoir ?

Le Seigneur appelle toujours. Les profondeurs attendent toujours. Et le filet, aussi usé soit-il, peut encore être réparé. Il ne reste plus qu’à nous lever, à le reprendre en main et à Lui faire suffisamment confiance pour le jeter à nouveau.

Notre frère Thomas d’Aquin, s’inspirant de Remi d’Auxerre, exprime admirablement ce que signifie être pêcheur d’hommes : « Par le filet de la sainte prédication, ils ont tiré les poissons, c’est-à-dire les hommes, des profondeurs de la mer, c’est-à-dire de l’infidélité, vers la lumière de la foi. Merveilleuse est cette pêche ! Car les poissons, une fois capturés, meurent bientôt ; mais lorsque les hommes sont pris par la parole de la prédication, c’est plutôt une vie nouvelle qui leur est donnée. »14

« Pasteurs du troupeau » (ποιμαίνειν τὸ ποίμνιον) — Jean 21, 16-17 et 1 Pierre 5, 2

Il y a quelque chose de discrètement lumineux dans la séquence présentée par l’Évangile de Jean. Les mêmes mains qui ont tiré le filet à terre sur l’ordre du Seigneur se voient, quelques instants plus tard, confier la charge de ses brebis (Jean 21). Jésus ne sépare pas ces deux images, il les tisse ensemble dans l’unique image de l’apôtre15 , comme pour dire que celui qui part à la recherche et celui qui reste pour veiller sont, en fin de compte, animés par le même amour. Le pêcheur et le berger ne sont pas deux vocations, mais une seule : un seul cœur, entièrement tourné vers ceux qui sont perdus et retrouvés, les lointains et les proches, les eaux profondes et les pâturages tranquilles. C’est avec cette vision devant nous que nous nous tournons maintenant pour contempler la seconde de nos deux images, celle du berger, et ce qu’elle nous demande dans notre mission auprès de ceux qui sont déjà rassemblés, déjà retrouvés, déjà aimés.

Lorsque le Christ ressuscité dit à Simon Pierre : « Pais mes brebis » (Jn 21, 17), il parle en tant que Bon Pasteur, celui qui connaît ses brebis par leur nom, qui donne sa vie pour elles, qui laisse les quatre-vingt-dix-neuf pour chercher celle qui est perdue (Jn 10, 3 ; Lc 15, 4). En tant que bergers de son troupeau, nous participons, même partiellement et imparfaitement, à une sollicitude divine qui ne dort ni ne se lasse. Le troupeau n’est pas le nôtre ; il est à Lui. Nous prenons soin de ce qui appartient à Dieu, en son nom.

Cela a de profondes implications pour notre compréhension du deuxième public : ceux qui ont déjà entendu l’Évangile et reçu la foi, mais qui doivent maintenant être nourris, protégés et accompagnés vers une foi et un engagement plus profonds, afin qu’eux aussi puissent participer au travail pastoral.16 Les prédicateurs qui restent auprès du troupeau, qui connaissent leurs fidèles par leur nom, qui les accompagnent à travers le doute, les difficultés et les pertes, participent à l’initiative inépuisable et tendre de Dieu lui-même : « Je rassemblerai le reste de mon troupeau de tous les pays où je l’ai dispersé et je le ramènerai dans ses bergeries » (Jr 23, 3).

Nous nous réjouissons de l’augmentation des baptêmes d’adultes dans de nombreuses régions du monde, car toute conversion constitue un signe de la fécondité de l’Esprit et un renouveau de l’espérance apostolique de l’Église. Pourtant, le baptême n’est pas un aboutissement, mais un seuil ; et la responsabilité du pasteur ne s’arrête pas au bord des fonts baptismaux. Les néophytes doivent être conduits, selon l’antique tradition de la mystagogie, toujours plus profondément dans le mystère qu’ils ont accueilli et dans la foi qu’ils ont professée. Sans cet accompagnement patient et persévérant — dans la doctrine, la prière et la vie de la grâce — ce qui a été semé au baptême risque de ne pas s’enraciner durablement, et le don reçu pourrait, faute de formation, s’affaiblir avant de porter du fruit (cf. Évangile selon Matthieu 13, 5-6).

Le Bon Pasteur « laisse les quatre-vingt-dix-neuf pour chercher la seule brebis qui s’est perdue ». Mais à notre époque, il semble que l’inverse se produise dans certaines parties du monde ; seuls quelques-uns restent dans la bergerie et les « quatre-vingt-dix-neuf » ont quitté nos Églises ! Cela a des implications pour le troisième public. Le troupeau n’a pas été chassé par la persécution ou une catastrophe soudaine ; il s’est éloigné, tranquillement et progressivement, à cause d’une lente défaillance de l’accompagnement, d’une pauvreté de présence pastorale authentique, d’un fossé entre ce que l’Église proclame et ce que ceux qui sont en son sein ont réellement vécu. Les brebis n’ont pas été volées ; dans de nombreux cas, elles se sont simplement éloignées. Peut-être que certaines ont frappé à notre porte et l’ont trouvée peu accueillante ; ou que certaines avaient des questions sincères et se sont heurtées à un rejet plutôt qu’à un engagement. Nous devons offrir aux fidèles la sollicitude du berger (1 Pierre 5, 2-4) qu’ils méritent afin qu’ils soient fortifiés dans leur foi.

Voici donc quelques points à garder à l’esprit concernant l’art de la pastorale, afin que nous puissions accomplir notre mission de prédication pour le salut des âmes :

1. Domini Canes : Chiens de berger du Bon Pasteur

Le jeu de mots prétendument médiéval sur le nom « dominicain », Domini canes, les chiens du Seigneur, est plus qu’un simple calembour. C’est une image théologique qui mérite d’être prise au sérieux, en particulier dans le contexte de tout ministère pastoral ou paroissial. Dans l’imaginaire antique et médiéval, le chien était avant tout un chien de garde et un chien de berger : vigilant, loyal, infatigable et entièrement tourné vers le maître dont il servait le troupeau. Il ne possédait pas les brebis, et ne les guidait pas en son propre nom. Son but était unique : garder le troupeau près du berger, avertir d’un danger imminent, et poursuivre et ramener ce qui s’égarait, tout cela par le seul moyen qui lui était propre, sa voix (« aboiement »).

L’une des premières associations entre les chiens et les Dominicains nous vient d’Albert le Grand. Méditant sur la parabole du riche et de Lazare, il cite le verset «même les chiens venaient lécher ses plaies » (Luc 16, 21) et écrit que cela s’est accompli à son époque : « les chiens de chasse sont les ordres prêcheurs (Ordines praedicantium) : ils ne restent pas chez eux mais vont vers les pauvres, soignant les plaies de leurs péchés, portant dans leur gueule l’aboiement de la prédication (latratum praedicationis)».17

Albert critique vivement les clercs qui ont manqué à leur devoir de prêcher, les comparant à ce qu’Isaïe appelle « des sentinelles aveugles, des chiens muets, incapables d’aboyer » (Isaïe 56, 10-11). Face à cet échec, il oppose la figure du bon prédicateur. Les bons chiens, écrit-il, portent « entre leurs dents la morsure de la réprimande et de la correction : “Réprimande, exhorte, réprimande avec toute patience et doctrine” (2 Tm 4, 2) ; et sur leur langue le remède de la guérison : “La langue du sage est une source de santé” (Pr 12, 18). » Le bon prédicateur est donc le chien actif : doté de la grâce de la prédication dans son aboiement, du pouvoir de la correction dans sa morsure, et du don de guérison dans les conseils de sa langue.

Fondamentalement, les chiens de berger ne travaillent pas seuls.18 Quiconque les a observés à l’œuvre sur une colline sait que leur efficacité réside dans la coordination : l’un parcourant de larges étendues pour rassembler les égarés, un autre veillant à côté du troupeau, un autre encore le poussant vers l’avant, tous attentifs à l’appel du même maître et orientés vers le même but. Aucun chien ne voit l’ensemble du terrain ; aucun ne peut être partout à la fois. C’est précisément leur collaboration sous la direction du berger qui fait la différence entre un troupeau rassemblé et un troupeau dispersé. Ici, l’image met en lumière le ministère pastoral dominicain à son meilleur : non pas un seul frère portant tout le fardeau dans l’isolement, mais une fraternité parcourant le même champ pastoral, chacun offrant ses dons particuliers, chacun répondant au même Seigneur, et accomplissant ensemble ce que personne ne pourrait réaliser seul.

Cette image s’étend naturellement à la vocation dominicaine dans son ensemble. Nous ne guidons pas en notre propre nom. Le Christ seul est le Bon Pasteur (Jn 10, 11), nous ne sommes que ses chiens : envoyés, dressés et mis à son service, entièrement orientés vers Lui et vers le soin de ceux qui Lui appartiennent. L’instrument propre de ce service est la parole, l’« aboiement » (si l’on accepte l’image telle quelle) qui avertit, rappelle et rassemble. La prédication, pour un dominicain, n’est pas une expression de soi mais un témoignage : le cri de celui qui a perçu le danger et refuse la complicité du silence.

En même temps, cette image porte en elle une humilité nécessaire. Le chien de berger n’est pas le berger. Il ne possède aucune autorité propre, aucun troupeau indépendant, aucune mission privée. Sa fécondité dépend entièrement de son attention au maître, de sa capacité à reconnaître sa voix et de la fidélité avec laquelle il suit ses directives. Là encore, la dimension communautaire est décisive : un chien de berger qui commence à agir de son propre chef, ignorant l’appel du berger, ne fait pas que trébucher, il perturbe le travail des autres, dispersant ce qu’ils s’efforcent de rassembler. De même, le dominicain qui poursuit sa propre vision pastorale en dehors de la fraternité, aussi doué soit-il, risque d’introduire la division plutôt que la sollicitude. Le discernement communautaire n’est pas une limitation de l’efficacité apostolique ; c’est l’une de ses conditions essentielles.

Grégoire le Grand met en garde contre le pasteur qui se tait par crainte de déplaire : en lui, avertit-il, se développe une « peste du silence »19. Le chien de garde qui n’aboie pas à l’approche du loup a trahi la mission même pour laquelle il a été placé là. Son silence n’est pas prudence — c’est négligence. Pour un prédicateur dominicain, la dimension prophétique de la prédication — cette disposition à interpeller, à corriger, à nommer ce qui éloigne le troupeau du Christ — n’est pas réservée à des moments extraordinaires. Elle appartient à l’exercice ordinaire de la vocation. Et lorsque les frères prêchent depuis le cœur d’une vie commune de prière et d’étude, ce courage est à la fois soutenu et purifié : le frère qui hésite trouve dans sa fraternité l’encouragement à prendre la parole, et la tentation d’un silence confortable est contrée par l’exemple de ceux qui demeurent fidèles à l’urgence de la Parole.

2. Des frères qui paissent ensemble

Oui, nous sommes Domini canes, les chiens du Seigneur, mais nous sommes aussi chargés, d’une manière réelle bien que dérivée, de la tâche de paître, en réponse au commandement du Christ adressé d’abord à Pierre mais étendu aussi à nous, à chacun de nous, lorsqu’Il demande : « M’aimes-tu ? »

Une préoccupation parfois soulevée lors des visites canoniques est que le ministère paroissial n’est pas proprement dominicain, qu’il s’accorde mal avec notre vie conventuelle et communautaire. Pourtant, cette préoccupation identifie mal le problème. La difficulté n’est pas que les Dominicains servent dans les paroisses. Nos Constitutions parlent du ministère paroissial de manière directe et claire, et LCO 128 § I charge explicitement les supérieurs de veiller à ce que les frères intègrent le travail paroissial à la vie conventuelle de manière appropriée. Le véritable problème survient lorsque nous commençons à servir les paroisses comme si nous étions des membres du clergé diocésain, plutôt que comme des dominicains.

Une paroisse dominicaine n’est pas un territoire à gérer par un ministre isolé, mais une partie du troupeau du Seigneur confiée à une fraternité de serviteurs vigilants, travaillant en harmonie, attentifs au seul Berger, et gardant le troupeau près de Lui par l’« aboiement » inlassable, patient et courageux de la Parole. Le loup est réel, le terrain est vaste, et l’appel du Maître ne s’adresse pas à un seul. Il convoque plusieurs personnes, envoyées ensemble, comme le Seigneur lui-même a envoyé ses disciples (cf. Luc 10, 1) afin que l’œuvre de rassemblement ne soit jamais portée dans l’isolement, mais toujours en communion.

Même si l’un des frères est nommé curé (parochus), si notre ministère paroissial doit être authentiquement dominicain, il sera partagé avec d’autres frères ou avec la communauté elle-même. Cela s’exprime peut-être encore plus clairement lorsque la charge de la paroisse est confiée in solidum à un groupe de frères prêtres, l’un d’eux exerçant la fonction de modérateur (cf. can. 517 § 1). Quelle que soit la forme adoptée, la fraternité de la communauté partage la responsabilité, discernant pastoralement en commun et puisant dans sa vie commune la substance nécessaire à la prédication et au soin des âmes. Cet engagement partagé fait partie de l’authentique spiritualité dominicaine, qui devrait également être partagée avec les paroissiens eux-mêmes (par exemple à travers le Conseil pastoral paroissial), afin que toute la communauté chrétienne, avec la communauté des frères, en vienne à prendre toute sa part dans l’apostolat paroissial. Lorsque notre forme communautaire dominicaine s’affaiblit, lorsque l’administration prend le dessus sur la vie commune, lorsque la prière et l’étude cèdent à une activité incessante, et que chaque frère devient en pratique un ministre solitaire qui se contente de résider dans un couvent, la paroisse n’est pas devenue plus pastorale, elle est devenue moins dominicaine.

La question n’a jamais été de savoir si les dominicains devaient servir les paroisses. La question est toujours de savoir si nous les servons en tant que dominicains.

…et cheminer avec nos sœurs au service du troupeau

Certaines de nos sœurs et membres du laïcat dominicain collaborent avec les frères dans diverses formes de ministère pastoral. La Sainte Écriture elle-même nous offre des exemples de femmes qui ont eu une part authentique dans le soin du troupeau.

Dans le Livre de la Genèse (29,9), Rachel arrive au puits non pas comme une remplaçante temporaire, mais comme une personne à laquelle une véritable responsabilité avait déjà été confiée, — le soin des brebis de son père. De même, dans le Livre de l’Exode (2,16), Séphora et ses sœurs accomplissent ce qui pourrait sembler une tâche modeste : puiser de l’eau et remplir les auges pour que les troupeaux puissent boire. Pourtant, ce service, discret et facilement négligé, est en réalité essentiel ; sans lui, le troupeau ne peut survivre, si capable que soit le berger.

De telles figures bibliques éclairent une vérité pastorale plus large : l’œuvre pastorale ne peut se limiter à la seule proclamation ou au seul gouvernement. Il est soutenu par tout un réseau d’attention, de fidélité et d’amour — des formes de soin pastoral qui sont parfois cachées aux regards, mais absolument indispensables.

Catherine de Sienne comprenait le service de l’autorité comme rien de moins qu’une forme de pastorat. Dans une lettre adressée à une abbesse, elle écrit avec sa franchise et sa tendresse caractéristiques :

« Et vous, madame l’abbesse, soyez une mère et une bergère qui donne sa vie pour ses filles, s’il le faut. Éloignez-les de la vie privée et des conversations oiseuses ; car ces choses sont la mort de leurs âmes et la ruine de la perfection. Dans vos conversations, soyez pour elles un miroir de vertu, afin que la vertu admoneste plus que les paroles. Baignez-vous dans le sang du Christ crucifié. Demeurez dans le saint et doux amour de Dieu. Doux Jésus, Jésus amour. »20

Pour Catherine, le pastorat ne se réduit jamais à l’administration ou à l’exercice de l’autorité seule. Il signifie entrer profondément dans la vie de ses sœurs, porter le poids de la vie communautaire, et demeurer avant tout enracinée dans le mystère du Christ crucifié. L’image du miroir est particulièrement frappante: la vie de la supérieure devient elle-même la première et la plus persuasive forme de prédication. Avant même qu’une seule parole de correction ou d’encouragement soit prononcée, sa manière de vivre reflète ou obscurcit le visage du Christ.

« La vertu, insiste Catherine, admoneste plus que les paroles. » Autrement dit, la crédibilité de l’autorité dépend moins du pouvoir exercé que de la sainteté incarnée. La bergère guide non seulement par l’enseignement, mais aussi en devenant un témoignage vivant de l’amour qu’elle proclame.

3. La sainteté personnelle n’est pas simplement personnelle, elle est pastorale.

« Simon, fils de Jean, m’aimes-tu ? » Il lui répondit : « Oui, Seigneur ; tu sais que je t’aime. » Jésus lui dit : « Pais mes brebis » (ποίμαινε τὰ πρόβατά μου). L’ordre de paître les brebis est précédé de la question « M’aimes-tu ? ». L’ordre est irréversible : l’amour pour le Christ est la condition préalable, et non la conséquence, d’un ministère pastoral efficace. Celui qui a perdu ce centre peut continuer à fonctionner institutionnellement tout en devenant, au sens le plus profond, vide. Le ministère pastoral est indissociable de la vie intérieure du berger.

« Mes brebis écoutent ma voix ; je les connais, et elles me suivent » (Jean 10, 27). Les brebis reconnaissent la voix du berger parce qu’elles l’ont apprise, lentement, à travers des rencontres répétées et une écoute qui rend progressivement la voix du Christ plus familière que toute autre. Grégoire le Grand insiste : « Avant tout, il faut veiller à ne pas négliger la vie intérieure tout en s’acquittant des tâches extérieures. »21 Le berger conduit là où il a lui-même marché, et communique ce qu’il a lui-même reçu. Notre frère Barthélemy des Martyrs, canonisé en 2019, fait valoir le même point : un berger qui néglige sa propre vie spirituelle tout en prenant soin des autres est comme un médecin qui prescrit des remèdes qu’il refuse lui-même de prendre. Ses prescriptions peuvent être judicieuses, mais son autorité sonne creux.22 On peut dire tout ce qu’il faut et respecter toutes les formes, tout en restant intérieurement déficient en sainteté personnelle. La contradiction n’est pas toujours immédiatement visible pour ses auditeurs, mais elle se ressent dans la platitude de la prédication, dans l’absence de compassion authentique, dans la subtile autoréférentialité qui s’insinue dans un ministère détaché de la conversion personnelle.

Prêcher Jésus, c’est prêter une voix au Bon Pasteur dans un monde qui perd la capacité de l’entendre ; et cela est constitutif de notre vocation de dominicains. Mais cette voix est-elle clairement entendue dans notre monde d’aujourd’hui ? Nous vivons à une époque de bruit extraordinaire, une cacophonie de voix qui s’affrontent, chacune réclamant l’attention, chacune offrant sa propre conception du sens de la vie humaine. Au milieu de tout cela, la voix du Bon Pasteur doit être rendue audible par ceux qui l’ont eux-mêmes entendue, qui la portent en eux et qui sont prêts à la transmettre à un monde qui, souvent sans le savoir, tend l’oreille pour l’entendre.

Notre monde a besoin de bergers qui ont entendu cette voix si profondément et si souvent qu’elle est devenue, en quelque sorte, la leur, capable de la faire résonner au milieu du bruit de notre époque avec l’autorité de ceux qui savent, de l’intérieur, à qui appartient cette voix et ce qu’elle dit. Tel est l’héritage que nous a laissé saint Dominique, qui parlait avec Dieu dans la prière et parlait de Dieu dans la prédication.

4. La prédication est par excellence l’acte par lequel le berger engendre.

Dans le Stimulus Pastorum, Barthélemy des Martyrs propose une image saisissante : «Les mères spirituelles, c’est-à-dire les saints bergers, ont deux manières d’enfanter, par lesquelles elles donnent naissance à différents types de progéniture, à savoir : par la prédication, elles engendrent des âmes, et par la méditation, des intuitions spirituelles. »23

Le choix de la métaphore par Barthélemy est en soi une provocation. Il ne recourt pas aux images familières de l’autorité pastorale, par exemple celle du dirigeant, du juge ou du médecin, mais à celle de la maternité. Le saint berger, écrit-il, engendre de la descendance de deux manières : par la prédication, qui engendre des âmes, et par la contemplation, qui engendre des intuitions spirituelles. L’image est théologiquement précise et pastoralement exigeante. La pastorale n’est pas la « gestion des âmes » mais leur « génération » : par la prédication, la Parole prend racine et éveille la foi ; par la contemplation, cette Parole est d’abord conçue, approfondie et rendue vivante au cœur du berger. C’est là qu’apparaît une intuition profondément dominicaine : contemplata aliis tradere, transmettre ce qui a été contemplé, mais désormais sous une forme plus incarnée ; non pas simplement transmettre, mais porter et faire naître, car la vérité est portée en l’intérieur du prédicateur jusqu’à ce qu’elle devienne une parole vivante. Sans cette gestation intérieure, la prédication s’appauvrit ; sans proclamation extérieure, la contemplation reste stérile. Les deux relèvent d’un même mouvement : ce qui est reçu gratuitement dans le silence est porté à la parole, ce qui est conçu dans le cœur naît dans la vie des autres, de sorte que le pasteur ne se contente pas d’enseigner, mais participe à la fécondité silencieuse par laquelle Dieu lui-même donne la vie à travers sa Parole.

Barthélemy fait écho à la Lettre de Paul aux Galates : « Mes petits enfants, pour qui je souffre de nouveau les douleurs de l’enfantement jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (Gal 4, 19). L’apôtre suggère que la naissance de la foi chez autrui est un processus continu. Jacques précise l’instrument de cette naissance : « C’est selon son propre dessein qu’il nous a engendrés par la parole de vérité » (Jc 1, 18). Pour Barthélemy, la prédication n’est pas une simple communication, mais un « lieu de naissance » de la foi, de la conversion et d’une vie nouvelle en Christ.

C’est là l’unité au cœur de l’image de Barthélemy. Les deux naissances ne sont pas des activités parallèles, mais une seule vie pastorale dans son double mouvement : recevoir dans la contemplation, donner dans la prédication.

Ce qui rend l’image de Barthélemy si exigeante, c’est que la maternité exige un sacrifice. Certaines mères mouraient en couches. L’image du pasteur en tant que mère spirituelle est, dans sa profondeur, une image du don de soi pastoral, selon la même logique que celle du Bon Pasteur qui donne sa vie pour ses brebis (Jn 10, 11). Le pasteur qui contemple et prêche fidèlement est celui qui se dépense sans compter, qui travaille jusqu’à ce que le Christ soit formé en ceux qui lui sont confiés, et qui comprend que la fécondité du ministère n’est pas un accomplissement mais une grâce acquise au prix d’un sacrifice personnel. La phrase angoissée de Paul le rend parfaitement : « jusqu’à ce que le Christ soit formé en vous » (Gal 4, 19). Ce « jusqu’à ce que » résume toute la vocation pastorale ; un travail qui ne cesse pas tant que son objectif n’est pas atteint, soutenu par la contemplation, exprimé dans la prédication et animé tout au long par l’amour.

La prédication est le moment où le berger nourrit le troupeau, et elle mérite tout le poids de la prière, de l’étude et de l’amour pastoral du pasteur. Barthélemy a insisté sur ce point lors du Concile de Trente, en plaidant avec succès pour que la prédication épiscopale soit explicitement rendue obligatoire. Sa conviction, exprimée à plusieurs reprises dans le Stimulus Pastorum, est que le berger qui ne prêche pas néglige le moyen principal par lequel Dieu nourrit son peuple, à savoir le conduire vers les « pâturages des Écritures divines ».24

5. Les perdus, les faibles et les pauvres ont une place privilégiée auprès du berger.

« Je chercherai celle qui s’est égarée, je ramènerai celle qui s’est éloignée, je panserai celle qui est blessée et je soignerai celle qui est malade » (Ez 34, 16). Lorsque le Christ se révèle comme le Bon Pasteur, il le fait très clairement en se tournant vers ceux qui sont en marge, la brebis égarée, les blessés au bord du chemin, les pauvres qui n’ont personne pour parler en leur faveur.

Dans ses Commentaires sur l’Évangile de Jean, Thomas d’Aquin identifie trois manières distinctes par lesquelles le berger est tenu de paître le troupeau : par la parole de la doctrine – « Je vous donnerai des bergers selon mon cœur, qui vous paîtront par la connaissance et la doctrine » (Jr 3, 15) ; par l’exemple de la vie – « Sois un modèle pour les fidèles en parole, en conduite, en charité, en foi, en chasteté » (1 Tm 4, 12) ; et par l’aide matérielle – « Malheur aux bergers d’Israël qui se nourrissaient eux-mêmes » (Ez 34, 2).25 La troisième, temporali subsidio, est particulièrement frappante et facile à négliger. Pour Thomas d’Aquin, le pasteur qui ne fournit pas de soutien matériel à ceux dont il a la charge est implicitement condamné par le prophète Ézéchiel : il se nourrit lui-même plutôt que les brebis.

La tradition chrétienne prend cela très au sérieux. Grégoire le Grand insiste sur le fait que le pasteur doit adapter sa sollicitude à la condition de chacun, mais surtout à celle des personnes fragiles ou en danger de se perdre ; la négligence pastorale se révèle précisément lorsque les personnes vulnérables sont négligées. Augustin, prêchant sur Jean 21, avertit que nourrir les brebis du Christ, c’est les aimer comme le Christ les aime, ce qui signifie ne pas rechercher son propre confort, mais le bien de ceux qui ne peuvent pas rendre la pareille. Et Barthélemy des Martyrs, dans son zèle réformateur, revient sans cesse sur l’obligation pour les pasteurs d’être présents parmi les pauvres, non pas en tant qu’administrateurs distants, mais en tant que personnes partageant leur condition et portant leurs fardeaux.

Dire que ceux-ci ont une « priorité » ne revient pas à exclure les autres, ni à diminuer l’attention due à tout le troupeau. Cela désigne plutôt une priorité inscrite dans la logique même de la charité pastorale. Les quatre-vingt-dix-neuf ne sont pas abandonnées, mais celui qui est perdu ne peut revenir seul. Les forts peuvent tenir un certain temps ; les faibles, peut-être pas. Ceux qui sont bien lotis trouveront leur chemin ; les pauvres restent souvent invisibles à moins que quelqu’un ne vienne à eux. La tâche du berger n’est donc pas une attention répartie de manière égale, mais un amour bien ordonné – un amour qui se penche vers ceux qui risquent le plus d’être oubliés.

Cela a des implications concrètes pour la vie pastorale d’aujourd’hui. Cela exige un ministère prêt à être interrompu, à quitter les sentiers battus, à passer du temps là où les résultats ne sont pas immédiatement visibles. Cela résiste à la tentation de se concentrer sur ceux qu’il est le plus facile de servir ou qui sont les plus réceptifs. Cela exige une certaine pauvreté chez le berger lui-même : une liberté de l’instinct de protection de soi, du besoin d’efficacité ou de reconnaissance, afin de s’occuper de ceux qui ne peuvent offrir ni l’un ni l’autre.

À son niveau le plus profond, ce principe révèle quelque chose sur Dieu lui-même. Le berger qui donne la priorité aux perdus, aux faibles et aux pauvres participe au mouvement même de l’amour divin. Car la sollicitude de Dieu ne se répartit pas selon l’équilibre, mais se déverse selon le besoin : comme le savait Ézéchiel, comme le savait le père du fils prodigue, comme le savait le berger qui laisse les quatre-vingt-dix-neuf brebis. Et le pasteur dont le cœur a été façonné par cette logique devient, discrètement et au prix de grands sacrifices, un signe vivant du seul Berger qui ne cesse jamais de chercher ceux qui sont perdus, de panser les blessés et de rassembler ce qui a été dispersé.

Conclusion

Dans l’apparition après la Résurrection, dans l’Évangile de Saint Jean, Jésus dit à Pierre de jeter le filet de l’autre côté ; puis, après un repas de poisson et de pain, il lui dit de paître ses brebis.26 Le passage de pêcheur à berger peut sembler un mélange maladroit d’images, mais en réalité, il est profondément instructif, en particulier pour nous, Dominicains. Tout prédicateur est d’abord appelé à pêcher : à proclamer l’Évangile et à attirer les autres vers le Christ, puis à paître : à les former, à les guider et à prendre soin d’eux pastoralement. Au sein de l’Église, nous avons parfois tendance à séparer ces rôles, en traitant le pêcheur d’hommes et le berger des âmes comme des vocations distinctes. Mais une lecture attentive de Jean 21 nous rappelle qu’il ne s’agit pas de tâches opposées ; ce sont deux dimensions indissociables de la même mission apostolique.

Pêcher sans paître, c’est remplir un filet et s’en aller. Paître sans pêcher, c’est s’occuper d’un troupeau qui s’amenuise lentement. Une évangélisation renouvelée exige les deux : l’audace de jeter le filet dans des eaux inconnues, et la fidélité de rester auprès de ceux qui ont été rassemblés, pour les nourrir, les guérir et les former en une communauté vivante de foi. Le pêcheur sans berger risque de ramener une prise qui n’est jamais soutenue, jamais formée, jamais conduite à maturité. Le berger sans pêcheur risque de s’occuper d’un troupeau qui ne cesse de diminuer, fidèle peut-être à ceux qui sont déjà présents mais sourd à l’ordre du Seigneur de jeter les filets en pleine mer. Dans leur unité, ces deux images révèlent la plénitude de ce qu’exige l’Évangile. Pour nous, dominicains, cela signifie que notre mission doit toujours allier l’audace de la prédication et la fidélité de l’accompagnement : sortir avec courage pour attirer vers le Christ, la Parole vivante, les personnes issues des « quatre publics », puis marcher avec elles, patiemment et fidèlement, jusqu’à ce qu’elles atteignent la maturité en lui, jusqu’à ce que, selon les mots de Paul, le Christ soit véritablement formé en elles (cf. Ga 4, 19).

Cette lettre est, bien sûr, incomplète. Il y a toujours plus à dire, plus à affiner et à approfondir. Il n’est tout simplement pas possible d’aborder tout ce qui concerne chaque membre de l’Ordre à travers ses diverses branches, régions et générations. De plus, la tâche de réfléchir et de façonner notre cheminement vers le Jubilé n’appartient pas au Maître seul, mais à toute la famille.

C’est pourquoi je vous invite chaleureusement à considérer cette lettre comme un point de départ plutôt que comme une conclusion, et à la faire vivre dans vos échanges communautaires ainsi que dans vos prières et réflexions personnelles . Ce qui pourrait manquer ici pourra être enrichi par votre propre perspicacité, votre expérience et votre écoute attentive du Seigneur.

Je vous propose les questions suivantes pour guider notre réflexion et notre dialogue continus :

Que pourriez-vous apporter pour approfondir, élargir ou mieux contextualiser un ou plusieurs des thèmes abordés dans cette lettre ? Y a-t-il d’autres dimensions que vous souhaiteriez explorer concernant notre appel à être pêcheurs d’hommes et pasteurs du troupeau ? Et, en tenant compte de la diversité des publics et des interlocuteurs de notre prédication, comment pourrions-nous renouveler, avec une fidélité plus profonde et une véritable créativité apostolique, notre manière de vivre le propositum Ordinis, en prêchant pour le salut des âmes, tandis que nous cheminons avec l’Église vers le grand Jubilé de la Rédemption et la Pentecôte de 2033 ?

Alors que nous poursuivons ensemble notre chemin vers la Pentecôte 2033, prions pour obtenir la grâce d’écouter attentivement le Seigneur ressuscité, de discerner où il nous appelle à jeter nos filets, et de reconnaître que la véritable mesure de notre amour pour lui se trouve, comme ce fut le cas pour Pierre, dans le soin de ses brebis.

In Domino et Dominico,

fr. Gerard Francisco Timoner III, OP
Maître de l’Ordre

Notes

  1. « Ab hoc igitur die tuba evangelicae praedicationis intonuit ». Léon le Grand, Sermo LXXV, De Pentecoste I, §2. Alors que certains parlent de la Pentecôte comme de la « naissance de l’Église », l’Église elle-même enseigne qu’elle « naît avant tout du don total de soi du Christ pour notre salut, anticipé dans l’institution de l’Eucharistie et accompli sur la croix ». (Catéchisme de l’Église catholique, 766) ; Ambroise écrit magnifiquement : « De même qu’Ève a été formée du côté d’Adam endormi, de même l’Église est née du cœur transpercé du Christ suspendu mort sur la croix » (cf. saint Ambroise, In Luc. 2, 85-89 PL 15,1666-1668).
  2. Jean Chrysostome, Homélies sur les Actes des Apôtres, Homélie IV.
  3. Le huitième centenaire des premiers Chapitres généraux a été commémoré par une lettre adressée à l’Ordre, Le Chapitre général de l’Ordre des Prêcheurs : Structure de communion et de mission, que j’ai co-rédigée avec d’anciens Maîtres de l’Ordre : fr. Timothy Radcliffe, OP, fr. Carlos Azpiroz Costa, OP, et Bruno Cadoré, OP.
  4. Il convient de noter que les papes ont utilisé l’expression « nouvelle Pentecôte », nécessaire à une « évangélisation renouvelée » pour notre monde en mutation ; cf. Jean-Paul II, Rencontre avec les mouvements ecclésiaux et les nouvelles communautés, samedi 30 mai 1998, n° 4 ; Benoît XVI, Aux jeunes du monde à l’occasion de la XXIIIe Journée mondiale de la jeunesse, 2008, n° 4.
  5. Cf. CEC §783–786 ; Lumen Gentium §10–13. Apostolicam Actuositatem §6 : « L’apostolat de l’Église et de tous ses membres vise avant tout à manifester le message du Christ par la parole et par l’action, et à communiquer sa grâce au monde. Cela se fait principalement par le ministère de la Parole et des sacrements, confié d’une manière particulière au clergé, dans lequel les laïcs ont également un rôle très important à remplir s’ils veulent être « collaborateurs de la vérité » (3 Jean 8). C’est surtout à ce niveau que l’apostolat des laïcs et le ministère pastoral se complètent mutuellement. »
  6. Pape François, Praedicator Gratiae, 2021. https://www.vatican.va/content/francesco/en/letters/2021/documents/papa-francesco_20210524_lettera-centenario-sandomenico.html
  7. Pape Léon XIV, Lettre aux Capitulants, ACG Cracovie 2025, 8.
  8. « L’Église en pèlerinage est missionnaire par nature, puisqu’elle tire son origine de la mission du Fils et de la mission du Saint-Esprit, conformément au décret de Dieu le Père. » Concile Vatican II, Ad Gentes (Décret sur l’activité missionnaire de l’Église), n° 2.
  9. Augustin, Traités sur l’Évangile de Jean, 122.
  10. Mes réflexions sur les « pêcheurs d’hommes » se sont développées à travers des conversations avec des confrères et des amis : le frère Clarence Marquez, OP, le frère Wenifredo Padilla, OP, et les sœurs jumelles Marilou et Maricel Ibita — tous spécialistes des Écritures saintes.
  11. Grégoire le Grand, Règle pastorale III, Prologue.
  12. Thomas d’Aquin, S. Th. I, q. 23, a. 4, ad 3.
  13. Augustin, Sermons sur le Nouveau Testament, 73 : « messores autem angeli sunt. » Nous sommes des hommes, les anges sont les moissonneurs. Nous serons certes, si nous menons notre course à bien, égaux aux anges de Dieu ; mais tant que nous luttons contre les méchants, nous sommes encore des hommes. Et nous devons écouter ceci : « C’est pourquoi, que celui qui croit être debout prenne garde de ne pas tomber. » – https://www.thelatinlibrary.com/augustine/serm73.shtml.
  14. Thomas d’Aquin, Catena Aurea : Commentaire sur l’Évangile de Marc, chapitre 1, citant Remi d’Auxerre.
  15. Pêcheur et pasteur : il convient de noter que les successeurs de Pierre portent encore aujourd’hui deux symboles qui gardent vivante la mémoire de sa vocation originelle : ils sont appelés pastor supremus, le pasteur suprême (Lumen Gentium, §25), et ils portent à leur doigt l’anulus piscatoris, l’anneau du pêcheur.
  16. Jean-Paul II, Christifideles Laici, 23.
  17. Albert le Grand, Opera Omnia, éd. Borgnet, vol. 23, Paris 1895, p. 443. Je remercie le frère Viliam Doci, OP, d’avoir attiré mon attention sur ce texte. Pour souligner la dimension de guérison et de miséricorde de la prédication, Albert cite l’Ecclésiastique 36, 25 — Si est lingua curationis, est et mitigationis et misericordiae — « S’il existe une langue de guérison, il existe aussi une langue d’apaisement et de miséricorde. » Ce verset semble toutefois appartenir à ce que les spécialistes appellent les « ajouts de la Vulgate » : des passages présents dans la Vulgate latine qui n’ont pas d’équivalent direct dans les principaux manuscrits grecs ou dans les fragments hébreux retrouvés, et qui n’apparaissent donc pas dans les éditions critiques modernes ni dans les traductions contemporaines du Siracide.
  18. Je dois au frère Benjamin Earl cette description de la manière remarquable dont les chiens de berger travaillent avec un berger, un monde qui m’était totalement inconnu, ayant grandi aux Philippines.
  19. Voir Grégoire le Grand, Règle pastorale, II, 4 ; III, 14, avertissement 15.
  20. Caterina da Siena, Le lettere (Edizioni Paoline: Milano, 1987) p. 1049. Je suis reconnaissant à Sr. Mirella Soro, OP, moniale dominicaine de Pratovecchio, de m’avoir signalé ce texte de sainte Catherine de Sienne.
  21. Grégoire le Grand, Règle pastorale, livre II, 7 : Le principe selon lequel le prédicateur doit d’abord recevoir ce qu’il entend transmettre est présent tout au long des parties II et III de la Regula Pastoralis. Grégoire insiste tout autant sur la nécessité d’un équilibre prudent entre les dimensions apostolique et contemplative : le pasteur ne doit « pas diminuer son souci des choses intérieures au milieu de l’occupation des affaires extérieures, ni abandonner sa provision pour les choses extérieures au milieu de son souci des choses intérieures ; de peur que, entièrement livré aux affaires extérieures, il ne s’effondre intérieurement, ou, occupé uniquement des choses intérieures, il ne manque de rendre à ses voisins ce qu’il leur doit extérieurement ».
  22. cf. Barthélemy des Martyrs, Stimulus Pastorum : A Charge to Pastors, traduit par Donald S. Prudlo (Indiana : St. Augustine’s Press, 2022), p. 20. Kindle edition.
  23. Ibid., p. 61-62.
  24. Ibid., p. 61.
  25. Thomas d’Aquin, Commentaire sur l’Évangile selon saint Jean, chapitre 21, leçon 3. Ut autem non repetantur pluries eadem verba, nota, quod ter dicit pasce oves meas; quia ter debet pascere. Scilicet doctrinae verbo; Ier. III, 15: dabo vobis pastores secundum cor meum, qui pascent vos scientia et doctrina. Item vitae exemplo; I Tim. IV, 12: exemplum esto fidelium in verbo, in conversatione, in caritate, in fide, in castitate; Ez. c. XXXIV, 14: in montibus Israel, idest in sublimitate magnorum virorum, erunt pascua vestra. Item temporali subsidio; ibid. 2: vae pastoribus Israel qui pascebant semetipsos. Nonne greges pascuntur a pastoribus?
  26. Dans l’Évangile de Jean, avant de demander à Pierre de nourrir son troupeau, Jésus les nourrit lui-même : « Venez déjeuner. » C’est le seul repas mentionné dans l’Évangile que Jésus a lui-même préparé (Jean 21, 9–12). Après le repas, il dit à Pierre : « Si tu m’aimes, pais mes agneaux… prends soin de mes brebis » (Jean 21, 15–17). Pour Jésus, un bon pasteur est celui qui sait nourrir son troupeau. Un prêtre italien, réfléchissant à cette scène après la Résurrection, souligne un lien entre le mot italien pasto, qui signifie « repas », et il buon pastore, qui signifie « le bon pasteur ».

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