La méditation suivante a été prêchée lors du Consistoire extraordinaire convoqué par le pape Léon XIV, tenu les 7 et 8 janvier. Demandé par les Congrégations générales avant le Conclave, le Consistoire a réuni environ 170 cardinaux pour la prière et la réflexion sur la synodalité et la mission. Dans ce contexte, les cardinaux ont écouté une méditation prêchée par notre frère, le cardinal Timothy Radcliffe, op, alors qu’ils entraient ensemble dans un temps de discernement au service de l’Église. Voici le texte intégral de cette méditation.
Lecture du saint Évangile selon saint Marc
Après que les cinq mille eurent mangé et furent rassasiés,
Jésus obligea ses disciples à monter dans la barque
et à le précéder sur l’autre rive vers Bethsaïde,
pendant qu’il renvoyait la foule.
Lorsqu’il les eut congédiés,
il se rendit sur la montagne pour prier.
Le soir venu,
la barque était déjà au milieu de la mer
et lui, seul, à terre.
Voyant qu’ils peinaient à ramer,
le vent leur étant contraire,
vers la quatrième veille de la nuit,
il vint vers eux en marchant sur la mer.
Il allait les dépasser.
Mais en le voyant marcher sur la mer,
ils crurent que c’était un fantôme et poussèrent des cris.
Car tous le virent et furent bouleversés.
Aussitôt il leur parla et leur dit :
« Courage ! C’est moi, n’ayez pas peur ! »
Puis il monta dans la barque avec eux
et le vent tomba.
Ils furent complètement stupéfaits.
Ils n’avaient pas compris le miracle des pains ;
au contraire, leur cœur était endurci (Mc 6, 45–52).
Nous ne pouvons pas rester sur la plage
Nous sommes rassemblés dans ce Consistoire pour aider le Saint-Père dans l’exercice de son ministère au service de l’Église universelle. Comment devons-nous le faire ? Demain, le pape Léon prêchera sur l’Évangile du jour, le récit de la multiplication des pains chez saint Marc. Il a été suggéré que le passage qui suit, Jésus marchant sur la mer, nous donne quelques indications sur notre tâche.
Jésus ordonne aux disciples de monter dans la barque et de partir avant lui. Pierre ne doit pas affronter la tempête seul. Telle est notre première obéissance : être dans la barque de Pierre, avec son successeur, alors qu’il affronte les tempêtes de notre temps. Nous ne pouvons pas rester sur la plage en disant : « Moi, je ne partirais pas aujourd’hui » ou « je choisirais une autre barque ». Jésus est seul sur la montagne, mais Pierre ne doit pas être seul.
Saint Jean écrit : « Si nous nous aimons les uns les autres, Dieu demeure en nous et son amour est parfait en nous. » Si la barque de Pierre est remplie de disciples qui se disputent, nous ne serons d’aucune aide pour le Saint-Père. Si nous sommes en paix les uns avec les autres dans l’amour, même lorsque nous sommes en désaccord, Dieu sera réellement présent, même lorsqu’il semble absent.
Dans la tempête, Jésus est loin, sur la montagne, mais l’Évangile dit qu’« il voyait qu’ils peinaient à avancer ». Son regard est toujours sur eux. C’est comme si Jésus voulait qu’ils fassent l’expérience de son absence apparente. Il prend son temps. Il attend qu’ils soient presque épuisés. Cette expérience de l’absence les prépare à une intimité qu’ils n’auraient jamais imaginée. Il monte dans la barque avec eux.
Il nous arrivera aussi de nous sentir seuls, épuisés, à bout de forces. Mais Jésus veille et il s’approchera de nous plus que jamais. Nous n’avons donc pas à avoir peur. Nous vivons, nous aussi, un temps de terribles tempêtes : une violence croissante, du crime au couteau à la guerre ; un fossé toujours plus large entre riches et pauvres ; l’effondrement de l’ordre mondial né après la Seconde Guerre mondiale ; l’incertitude radicale face à ce que produira l’intelligence artificielle. Si nous ne sommes pas inquiets, nous devrions l’être.
L’Église elle-même est secouée par ses propres tempêtes : les abus sexuels et les divisions idéologiques. Le Seigneur nous commande de nous engager dans ces tempêtes et de les affronter avec vérité, sans rester timidement sur la plage. Si nous le faisons dans ce Consistoire, nous le verrons venir vers nous. Si nous nous cachons sur la plage, nous ne le rencontrerons pas.
Mémoire et nouveauté
Marc nous donne un détail étrange : « Il allait les dépasser. » Le mot grec pour « passer » est lié à la mort, comme en français ou en anglais lorsque l’on parle de quelqu’un qui « passe ». Nous voyons déjà le schéma de la Semaine sainte : un repas partagé, la multiplication des pains ; l’absence de Jésus et son apparition soudaine. Dès la mer de Galilée, les disciples vivent dans l’attente de la mort et de la Résurrection du Seigneur. Cela se reproduira après la multiplication des quatre mille.
Chez Marc, la Résurrection est à la fois totalement nouvelle et appelée à être revécue sans cesse, comme nous le faisons dans l’année liturgique. Dans Evangelii gaudium, nous lisons que la vie chrétienne est soutenue par la mémoire et par la nouveauté inépuisable de Dieu. Saint Augustin dit que Dieu est toujours plus jeune que nous !
Dans le Consistoire, certains d’entre nous seront les gardiens de la mémoire, chérissant la tradition. D’autres se réjouiront davantage de la nouveauté surprenante de Dieu. Mais mémoire et nouveauté sont inséparables dans la dynamique de la vie chrétienne. Nos discussions seront fécondes si nous sommes à la fois enracinés dans la mémoire des grandes œuvres du Seigneur et ouverts à sa nouveauté toujours fraîche. Il n’y a pas de concurrence.
Les disciples furent « complètement stupéfaits, car ils n’avaient pas compris le miracle des pains, leur cœur était endurci ». Dans la Bible, le cœur est le siège de la pensée plutôt que des émotions, qui se situent dans les entrailles. Comme l’a dit l’un de mes frères : « Dans la Bible, tout se passe cinquante centimètres plus bas… »
Les disciples avaient nourri les cinq mille, mais ils restaient prisonniers de l’ancienne logique du calcul. Tout ce qu’ils avaient pu offrir, c’était cinq pains et quelques poissons. Ils devaient découvrir la logique du Royaume : leurs petites offrandes étaient plus que suffisantes pour des milliers. Le Seigneur de la moisson accomplit des miracles avec ce que l’on lui offre.
Nous pouvons avoir l’impression que, face aux défis immenses de notre monde et de l’Église, nous avons si peu à offrir. Que pouvons-nous dire ou faire qui fasse vraiment une différence ? Mais avec la grâce de Dieu, notre peu sera plus que suffisant. Ne laissons donc pas nos cœurs s’endurcir, mais ouvrons-les aux dons incalculables de Dieu, qui nous accorde sa grâce sans mesure si nous ouvrons nos mains et nos oreilles à Lui et les uns aux autres.

