Réflexions d’un prêtre diocésain dominicain

Je ne peux cacher mon émotion lorsque je pense aux événements et aux découvertes qui m’ont amené à tomber amoureux de saint Dominique et à faire profession dans une fraternité sacerdotale de saint Dominique de la province romaine de Sainte Catherine de Sienne en juin 2021. Je suis convaincu que le Seigneur m’a dévoilé sa tendresse dans chacun des événements et des échanges dont je vais parler. Parce que mon cheminement vers l’Ordre dominicain a été inattendu et sinueux, je commencerai mon histoire en me présentant tout simplement.

Je m’appelle Alessandro Caserio, j’ai 39 ans et je suis actuellement prêtre diocésain, vicaire de la paroisse de Santa Maria Madre del Redentore à Tor Bella Monaca à Rome. Après avoir obtenu un baccalauréat en théologie à l’Université pontificale du Latran, je termine actuellement mes études de liturgie à l’Université pontificale de Sant Anselmo.

Je suis né et j’ai grandi à Rome. Dès mon plus jeune âge, j’ai pu expérimenter la beauté de la foi à travers la famille que le Seigneur m’a donnée : ma mère Anna, mon père Carlo et ma sœur Pierangela. La maison où j’ai grandi a toujours été, et est encore aujourd’hui, un lieu de rencontre concrète avec le Seigneur. Sans l’exemple de la foi et de l’amour gratuit que mes parents m’ont donné, peut-être n’aurais-je jamais choisi de consacrer ma vie au Seigneur. J’ai également fait l’expérience de la beauté de la foi dans la communauté paroissiale de San Felice da Cantalice, confiée aux frères mineurs capucins dans le quartier Centocelle de Rome. C’est là où j’ai reçu tous les sacrements de l’initiation chrétienne, où j’ai fait ma première expérience de service en tant qu’enfant de chœur à l’âge de neuf ans et où j’ai ensuite poursuivi le chemin du service, d’abord comme ministre adulte, puis, à partir de 2001, comme acolyte. Mon ministère d’acolyte a été particulièrement formateur parce qu’il m’a souvent amené à visiter les malades, à rencontrer les pauvres et à répondre de manière extrêmement concrète à leurs besoins spirituels et matériels. Ce faisant, j’ai découvert que le service du peuple de Dieu enrichissait ma vie, non seulement en me donnant quelque chose à faire pour les autres, mais aussi en me façonnant intérieurement et en nourrissant ma compassion. Mes années à Centocelle ont été fondamentales pour ma vie de foi.

Pourtant, au cours des années qui ont suivi, j’ai choisi de poursuivre une vie motivée par la réussite matérielle. J’ai commencé par travailler dans divers magasins et bureaux publics tout en faisant des études d’architecture à l’université Sapienza de Rome où j’ai obtenu mon diplôme en 2009. Ensuite, j’ai travaillé pour une entreprise américaine prestigieuse qui me payait bien et je me suis fiancé avec une fille de ma paroisse d’origine qui partageait mes rêves, mes projets et mon chemin de foi. Il semblait que j’avais tout réussi : j’étais heureux tant sur le plan professionnel que sur le plan affectif. Mais ce sentiment a vacillé et, précisément pendant cette période, j’ai perçu une insatisfaction toujours croissante. Après une longue période de discernement spirituel, j’ai compris que le Seigneur me demandait de le suivre d’une autre manière et de vivre une vie différente de celle que j’avais moi-même planifiée : il m’appelait à devenir prêtre diocésain. Par conséquent, en 2012, j’ai entrepris la formation pour les ministères ordonnés au Grand Séminaire Pontifical de Rome situé près de la basilique de Saint Jean de Latran et, le 12 mai 2019, le pape François m’a ordonné prêtre à la basilique Saint Pierre du Vatican.

Mon histoire peut sembler simple mais elle ne l’a pas vraiment été. Lorsque j’ai décidé de quitter mon travail d’architecte pour entrer dans les ordres j’étais habité par de nombreux doutes. Je me sentais non seulement inadapté à la vocation à laquelle le Seigneur m’appelait, mais j’avais aussi peur d’abandonner tout ce que j’avais construit au cours de longues années d’études et de travail. Pourtant, par la grâce de Dieu, j’ai trouvé la force de faire un saut dans l’obscurité et, dès les premiers jours du séminaire, l’obscurité a commencé à se changer en lumière et j’ai respiré une paix et une sérénité que je n’avais jamais ressenties auparavant. Jour après jour, j’étais plus sûr que le Seigneur m’appelait effectivement à une vie de prêtre diocésain. Pourtant, simultanément, une inquiétude grandissait en moi car je percevais un grand risque dans la vie diocésaine, à savoir de ne pas avoir une spiritualité de base pour diriger, nourrir et soutenir ma vocation sacerdotale. Lorsque j’ai partagé mes inquiétudes avec les formateurs du séminaire, ils m’ont expliqué que le charisme du prêtre diocésain était celui du Bon Pasteur : être ouvert à tous les charismes et être au service de tous les fidèles. Mais cette réponse me laissait insatisfait. Elle me semblait facile et inadéquate. Alors j’ai décidé de mettre en pratique les paroles de l’évangéliste Luc : « Demandez et vous recevrez, cherchez et vous trouverez, frappez et l’on vous ouvrira. Car celui qui demande reçoit, celui qui cherche trouve et pour celui qui frappe, la porte s’ouvrira. » Dans la prière, j’ai commencé à demander au Seigneur de m’indiquer quel “vêtement spirituel” il pensait être le meilleur pour moi et la réponse m’est parvenue par l’intermédiaire de mon accompagnateur spirituel. Le Seigneur m’avait donné un père spirituel sage et cultivé qui, un jour, m’a dit ces paroles dont je me souviendrai toujours : « Lis l’Histoire de Saint Dominique du Père Marie-Humbert Vicaire. C’est un livre exigeant mais tu as trois mois pour le lire en entier, pas plus ! Surligne tout ce qui te frappe car ce sera l’objet de notre direction spirituelle pendant un certain temps. » Pour être honnête, la suggestion me paraissait absurde pour la bonne raison que, à ce moment-là, j’étais à peine conscient de l’existence de saint Dominique et que, de plus, je n’avais jamais éprouvé  le moindre intérêt pour les dominicains ni pour les ordres mendiants, bien que je sois issu d’une paroisse de frères franciscains ! Cependant, par obéissance, j’ai acheté le livre et j’ai commencé à le lire. À ma grande surprise, au fur et à mesure que j’absorbais ces sept cents pages j’ai commencé à aimer saint Dominique.

L’une des premières choses qui m’a frappé dans ce livre c’est que saint Dominique « n’était pas poussé à étudier par pure curiosité, ni par une avidité démesurée de connaissances, mais par une soif de vérité ». Cela a parlé à l’étudiant que j’étais et m’a fait prendre conscience que je n’étais pas du tout comme saint Dominique ! En lisant des livres au séminaire mon objectif avait toujours été d’obtenir de bonnes notes et non de goûter la vérité !  Cela a été très pénible pour moi de reconnaître que mon approche de l’étude était mauvaise mais saint Dominique, à travers les mots de Vicaire, a commencé à me réconforter en changeant ma relation à l’étude. Plus tard, ma formation intellectuelle a été complètement transfigurée par la lecture de la lettre du Maitre de l’Ordre “La source vive de l’espérance : étude et annonce de la Bonne Nouvelle” dans laquelle le frère Timothy Radcliffe parlait de l’étude comme d’une nécessité qui découle du silence, dont elle est comme une continuation. Selon Radcliffe, la vérité étudiée et partagée avec les autres dans la charité est une source de joie très profonde. Avec le temps, j’ai réalisé que ne pas centrer l’étude sur l’appréhension de la vérité m’aurait fait dépérir lentement. Cela m’aurait empêché de préparer des homélies qui révèlent le Mystère aux hommes et aux femmes d’aujourd’hui, de conseiller les personnes que le Seigneur place sur mon chemin et de pouvoir écouter, ce qui est le pire de tous les obstacles, car la foi naît de l’écoute.

Une autre vérité que m’a révélée le livre de Vicaire c’est que saint Dominique était tellement bouleversé par la misère des pauvres et si dévoré par la compassion qu’il résolut par un seul geste d’obéir aux conseils évangéliques et de soulager la misère des pauvres qui se mouraient. Et la manière qui lui était alors accessible fut de vendre les livres qu’il possédait. En tant qu’ancien acolyte et en tant que pasteur, cela m’a vraiment parlé. C’était un acte d’une incroyable portée spirituelle parce que ce n’était pas seulement un acte qui manifestait une grande charité mais aussi un acte de grand renoncement : pour saint Dominique les livres étaient les trésors matériels qu’il possédait. Dans ce geste, j’ai vu et je vois encore le chemin de la vraie pauvreté, celle que Jésus lui-même nous a enseignée, à savoir se vider et s’humilier concrètement sans attendre en retour ni enrichissement ni approbation. Ma foi chrétienne repose sur ce type de pauvreté, une pauvreté qui n’est pas seulement éthique et morale, mais christologique. La pauvreté est la forma incarnationis par laquelle Jésus nous a sauvés.

Un autre aspect que j’ai trouvé remarquable dans le livre de Vicaire est celui de la vie apostolique de saint Dominique qui est présentée comme un instrument pour sauver les âmes. Avant que saint Dominique n’accepte la mission de convertir les cathares de son époque, le pape Innocent III avait mandaté des expéditions qui avaient toutes échoué. Saint Dominique a reconnu que l’échec était dû à l’incohérence entre la vie simple que les missionnaires prêchaient et la vie fastueuse qu’ils menaient. Selon saint Dominique, « ce n’est pas comme ça ! » que les missionnaires pouvaient être des témoins crédibles de l’évangile qu’ils professaient. Cela m’a parlé en tant que pasteur et prédicateur de l’évangile. Dans la spiritualité dominicaine, j’ai trouvé un modèle de vie apostolique si nécessaire dans le monde consumériste d’aujourd’hui : pour pouvoir prêcher l’évangile et viser la perfection évangélique, je dois suivre le conseil de saint Dominique en me conformant au Christ, en menant la vie de pauvreté vécue par Jésus et en empêchant mes pensées et mes actes d’être pollués par une mentalité mondaine.  Ce n’est qu’ainsi que je pourrai devenir un instrument de son sacerdoce éternel qui construit l’Église dans le monde.

Comme beaucoup d’autres livres que j’ai lus plus tard, celui de Vicaire m’est particulièrement cher. J’apprécie aussi beaucoup Le Dialogue de Sainte Catherine de Sienne ; Saint Dominique vu par ses contemporains, de Pietro Lippini, OP ; Molta gioia. La spiritualità domenicana come stile di vita quotidiana, d’Antoinetta Potente, OP ; Le vin nouveau de la spiritualité dominicaine, de Paul Murray, OP  et tout ce qu’a écrit Timothy Radcliffe. Tous m’ont fait aimer saint Dominique et m’ont attiré vers l’Ordre dominicain à tel point que maintenant j’aspire à :

  • vivre en vraie communion, vivifiée par la Parole de Dieu, avec mes frères du presbyterium et avec toutes les personnes que le Seigneur place sur mon chemin, en partageant la foi, l’amitié et les événements tristes et joyeux de la vie ;
  • écouter sans cesse la Parole de Dieu contenue dans les Écritures, dans la paroisse et sur les routes de la vie, pour connaître Dieu et son plan d’amour et de salut et écouter attentivement le peuple de Dieu pour connaître ses espoirs, ses craintes, ses joies et surtout sa soif de vérité ;
  • étudier pour réfléchir à la sagesse multiforme de Dieu et discerner les multiples voies de l’évangile dans les choses créées, dans les œuvres et les institutions humaines et dans les différentes religions pour pouvoir accomplir un véritable service ministériel de la Parole ;
  • contempler Dieu et sa vérité à l’œuvre dans l’histoire de l’humanité, goûter la Parole dans le silence et l’assimiler dans la prière et communiquer aux autres la bonté de Dieu, la grandeur de sa présence en nous et l’universalité de son salut ;
  • célébrer la Parole révélée, en commun et solennellement, en particulier dans la célébration eucharistique quotidienne, parce que la célébration liturgique est le centre et le cœur de toute ma vie, à travers laquelle je peux rendre gloire à Dieu, invoquer la miséricorde du Père pour tous les besoins de l’Église et du monde, renforcer ma foi et discerner l’efficacité de la mission que le Seigneur me demande d’accomplir ;
  • prêcher le nom de notre Seigneur Jésus-Christ dans le monde entier, comme raison d’être de mon existence, en annonçant à tous les peuples la Parole de Dieu qui sauve et transforme l’humanité.

De tout cœur je remercie Dieu d’avoir pu commencer mon parcours dans les fraternités sacerdotales dominicaines parce que je suis convaincu que c’est le lieu spirituel et communautaire que le Seigneur a décidé de me donner pour me garder, me former et me faire grandir en sainteté tout au long des années de ministère presbytéral que sa miséricorde infinie voudra bien m’accorder.

A la louange et à la gloire de Dieu !