Archevêque Anthony Fisher, OP 

Messe pontificale solennelle pour le huitième centenaire de la mort de saint Dominique 

Basilique St. Mary, Sydney, Australie

3 août 2021

Aujourd’hui, dans l’archidiocèse de Sydney, en Australie, nous célébrons le 800e anniversaire de la mort de saint Dominique, fondateur de l’Ordre des Prêcheurs, qui est mort le 6 août 1221.

Les premiers Dominicains en Australie, Christopher Dowling et James Corcoran, furent parmi les premiers prêtres à exercer leur ministère à Sydney. Mais il n’y a pas eu de présence permanente des frères dominicains en Australie jusqu’en 1898, lorsqu’un couvent a été établi en Adélaïde, en Australie-Méridionale, et il n’y en a pas eu à l’est de Sydney jusqu’en 1923, lorsque les frères sont allés à Helensburgh, Wahroonga et finalement Glebe, d’où les dominicains gèrent maintenant trois paroisses et deux aumôneries universitaires. Entre-temps, les frères se sont répandus dans toute l’Australie, comme ils l’avaient fait en Europe à l’époque de saint Dominique, et ils ont fini par devenir la Province de l’Assomption de la Sainte Vierge Marie dans la région de l’Australie, de la Nouvelle-Zélande et des îles.

Les sœurs dominicaines sont arrivées à Sydney en 1867 mais sont d’abord allées exercer leur ministère sur Maitland way ; elles sont ensuite revenues en 1894 pour s’établir à Santa Sabina  (Strathfield) et ailleurs. Avec les frères, elles commencèrent en 1956 une mission très réussie dans les îles Salomon, au nord-est de l’Australie. Alors que ces sœurs se répandent dans l’est de l’Australie, d’autres congrégations envoient des sœurs dans le sud et l’ouest du pays. Les Sœurs dominicaines de Malte sont arrivées avec la grande vague de migrants dans l’Australie de l’après-guerre et sont présentes à Pendle Hill-Blacktown depuis 1965. Les sœurs dominicaines de Sainte-Cécile sont venues de Nashville, aux États-Unis, à l’approche des Journées mondiales de la jeunesse de 2008, et sont présentes à Regent’s Park depuis lors.

Les fraternités laïques dominicaines à Sydney remontent à 1946 ou avant. Si l’on ajoute tous ceux qui ont été touchés par les œuvres de la famille dominicaine dans les paroisses, les écoles, les aumôneries universitaires, les soins aux personnes âgées et handicapées, les missions et autres ministères, la famille dominicaine a eu une empreinte considérable dans cet archidiocèse, ce pays et au-delà. 

Mais revenons à saint Dominique, le seul frère présent au “Concile des frères” ou “Grand Concile”, comme on appelait le quatrième concile du Latran. Ce concile, qui s’est tenu en 1215, présidé par le plus grand pape du moyen âge, Innocent III, réunit 71 patriarches et métropolitains, 412 autres évêques, environ 900 abbés, prieurs et periti (consulteurs théologiques), ainsi que des envoyés du Saint-Empire Romain Germanique et des monarques. À une époque marquée par des changements sociaux et culturels d’une rapidité vertigineuse, certains cherchaient un sens à leur vie dans la sagesse séculaire des universités, d’autres dans une richesse éclatante et d’autres encore dans les spiritualités “new age” des Cathares, des Vaudois et des Béguines. Le scandale du luxe, de l’immoralité et de l’ignorance pure et simple au sein du clergé a fait de l’Europe un terrain fertile pour la résurgence d’un ancien dualisme. Les cathares et les albigeois rabaissaient le monde matériel, mettaient en doute l’incarnation, la passion et la résurrection du Christ, niaient l’efficacité des sacrements et la promesse de la résurrection et banalisaient la vie morale corporelle. Beaucoup avaient “l’oreille qui démange” et rejetaient la saine doctrine, errant derrière des mythes. L’Église et la société étaient confrontées à une grave crise pastorale et l’ancien système monastique et paroissial n’était tout simplement pas en mesure de faire face à la situation, si bien qu’Innocent convoqua le Conseil des Frères. 

Latran IV a établi un plan de réforme pour l’Église. En soixante et onze constitutions, il réaffirmait la foi catholique et abordait la réforme de la pratique sacramentelle, la formation, la nomination et la conduite des évêques, du clergé et des religieux, l’administration de l’Église et les relations avec les non-latins et les non-chrétiens. Mais qu’est-ce que tout cela avait à voir avec les frères ? Eh bien, était présent au concile l’évêque troubadour Foulques de Toulouse, ainsi que son peritus, Dominique de Caleruega. Depuis plus de dix ans, ce dernier prêchait et débattait sur le champ de mission du sud de la France, aux côtés de l’évêque Diego d’Osma, puis de Foulques. Quelques années auparavant, il avait fondé une communauté religieuse de femmes, et quelques mois auparavant, une communauté d’hommes. On ne sait pas ce que le troubadour-évêque et le peritus ont apporté aux discussions du Concile. Mais certains des canons qui en résultèrent étaient particulièrement compatibles avec l’évolution de la mission de Dominique.  

Le Concile a insisté sur le fait que la célébration de la liturgie et les soins pastoraux nécessitent une formation théologique et a demandé aux évêques de faire preuve de plus de discernement à l’égard des vocations et de fournir une meilleure formation. “Il est préférable, en ce qui concerne l’ordination des prêtres, d’avoir quelques bons ministres que beaucoup de mauvais, car si un aveugle en guide un autre, les deux tomberont dans la fosse !”, ont déclaré les Pères du Concile. La loi existante de l’Église exigeant l’éducation gratuite pour le clergé et les pauvres dans les écoles cathédrales a été renouvelée, et les églises métropolitaines sont désormais tenues de nommer un théologien pour enseigner l’Écriture et la théologie pastorale.

Le canon 10 soulignait la nécessité d’une bonne formation en Écriture et en théologie pour une “prédication saine”. Les évêques étaient très sollicités et souvent trop ignorants ou trop occupés pour assurer la prédication et la catéchèse nécessaires. Le Concile a donc décrété que “les évêques nommeront des hommes aptes à remplir avantageusement le devoir de la prédication sacrée, des hommes puissants en paroles et en actes, qui iront avec soin vers le peuple qui leur est confié… et l’édifieront par la parole et par l’exemple…”. [Ces hommes] doivent être des coopérateurs non seulement dans l’office de la prédication, mais aussi dans l’écoute des confessions et l’imposition des pénitences et dans d’autres affaires qui sont propices au salut des âmes.” Quelles que soient les aspirations de Dominique avant le Concile, il était prêt à répondre par un nouvel ordre religieux “pour la prédication et le salut des âmes.”

De bonnes choses peuvent émerger des synodes de l’Église ! De Latran IV sont nés les frères mendiants : les mineurs, les prêcheurs, les augustiniens et les carmes, tous créés ou remodelés en réponse à l’appel audacieux du Concile pour une nouvelle évangélisation. Ayant trouvé son “charisme”, l’équipe de Dominique se répandit comme une traînée de poudre. Ils ont amené le monachisme, l’enseignement et la prédication dans les chaires et les confessionnaux, sur les routes, dans les villes et les universités et même dans les paroisses diocésaines et la vie des laïcs. Les observances religieuses, une vie communautaire forte, un penchant intellectuel : tout cela pour nourrir une vie contemplative dont les fruits seraient partagés avec d’autres. En quelques décennies, on comptait plus de 10 000 frères dominicains et 3 000 autres en formation, organisés en 590 prieurés dans 18 provinces ; il y avait 141 monastères de femmes ; et l’Ordre attirait bon nombre des plus grands prédicateurs, enseignants et mystiques de l’époque – ainsi qu’un bon nombre d’excentriques…

Mais en 1215, qui aurait pu l’imaginer ? Dominique lui-même n’avait plus que six ans pour faire rédiger et approuver les constitutions, installer le siège à Rome, sillonner l’Europe pour établir de nouvelles maisons, mettre en place une formation solide pour ses frères, continuer à s’occuper des soeurs dominicaines et organiser des chapitres généraux pour prendre les décisions les plus importantes pour l’Ordre, et cela de la manière la plus démocratique possible. Ce faisant, il s’est complètement dépensé jusqu’à ce que, à l’âge de 50 ans seulement, il fit ce qu’il pensait être le mieux pour l’Ordre : mourir ! “Ne pleurez pas, mes enfants”, dit-il sur son lit de mort après avoir fait une confession générale, “je vous serai plus utile là où je vais que je ne l’ai jamais été dans cette vie”.

« Vous êtes le sel de la terre… Vous êtes la lumière du monde ». Ces paroles de l’Évangile de Matthieu, données pour cette commémoration, pourraient suggérer que la vie de saint Dominique, et idéalement de ses fils et filles, devrait être sel et lumière. Pour les anciens, le sel était un produit de base précieux, utilisé dans le culte et aussi comme désinfectant, comme conservateur et comme releveur du goût. Être salé dans leur prédication exige donc des Dominicains qu’ils s’offrent tout à Dieu dans le culte, qu’ils désinfectent les âmes du péché, du vice et du diable, qu’ils prêchent l’Évangile, qu’ils préservent la tradition apostolique et le magistère, et qu’ils proclament la Parole avec une saveur qui attire et convertit les destinataires.

Pour les anciens, la lumière s’opposait aux ténèbres, exposait la réalité et permettait aux gens de voir ; la lumière était un symbole de la présence et de la grâce divine, de la sainteté, du salut et de la gloire, de la révélation, de la sagesse et de l’espérance. Pour être lumière, les Dominicains doivent donc être réalistes et servir la révélation divine, interroger et communiquer la réalité et la révélation avec sagesse, faire briller leur vie commune comme un témoignage pour les autres et ainsi conduire les gens au salut et à la gloire. Ainsi, dans l’iconographie, Dominique est souvent représenté avec une lumière qui brille au-dessus de sa tête, indiquant ces qualités qui font de lui, et de ses fils et filles, une lumière pour le monde.

Et ils ont brillé ! En temps voulu, la famille de Dominique comprenait des personnages aussi divers que Hyacinthe de Pologne, Agnès de Montepulciano, Thomas d’Aquin, Raymond de Peñafort, Albert le Grand, Catherine de Sienne, Meister Eckhart, Henry Suso, Vincent Ferrer, Antonin de Florence, Fra Angelico, Savonarola, Francisco Vitoria, Cajetan, Pie V, Adrian Fortescue, Catherine de’ Ricci, Jean de Gorkum, Bartolome de las Casas, Rose de Lima, Martin de Porres, les Martyrs du Vietnam, Bartolo Longo, Henri-Dominique Lacordaire, Reginald Garrigou-Lagrange, Pier Giorgio Frassati, Yves Congar, Edward Schillebeeckx et Herbert McCabe, pour n’en citer que quelques-uns… Cette liste nous montre beaucoup de choses, mais l’une d’entre elles est la variété même des manières d’être un saint prédicateur. Aujourd’hui, dans plus de 100 pays, 6 500 frères dominicains, 4 000 moniales, 35 000 sœurs de vie active et plus de 100 000 laïcs dominicains apportent leurs propres tempéraments et dons à la tâche de proclamer l’Évangile.

A notre époque, un autre concile œcuménique, le Second du Vatican, ne comptait pas seulement un, mais de nombreux frères dominicains présents, y compris des cardinaux, des évêques et des théologiens. Ce concile et les cinq papes qui l’ont suivi ont appelé l’Eglise à une nouvelle évangélisation, annonçant l’Évangile avec des yeux et des esprits, des voix et des méthodes, des héros et des publics nouveaux. Nous avons besoin de nouveaux Dominicains pour ce projet, prêts, selon les mots de Paul, à “proclamer la Parole, à insister à temps et à contretemps, réfutant le mensonge, corrigeant l’erreur, appelant à l’obéissance, mais tout cela avec patience et avec l’intention d’enseigner”. Nous avons besoin de personnes à l’esprit et au cœur grands pour partager l’Évangile de la vérité et de l’amour ; le sel, là où l’Évangile a perdu sa saveur dans le cœur des gens ; la lumière, là où le bon, le vrai et le beau sont encore à découvrir.

“Ô merveilleuse espérance que tu as donnée à ceux qui pleuraient sur toi à l’heure de ta mort, promettant après ton départ d’être utile à tes frères et sœurs.” Notre père saint Dominique, priez pour nous !