La Tavola de “Saint Dominique à table avec ses frères” dans l’église de Santa Maria della Mascarella à Bologne

sous la direction de Gianni Festa et Eleonora Tioli

La Tavola conservée dans l’église de Santa Maria della Mascarella à Bologne est un précieux témoignage de l’histoire de l’Ordre des Prêcheurs. En effet, cette œuvre est la première représentation de saint Dominique jamais peinte, ou du moins la plus ancienne qui nous soit parvenue. Le saint, avec l’auréole, est représenté de face, et se trouve devant une table richement dressée avec quarante-huit frères.

A cette extraordinaire valeur iconographique de la Tavola de la Mascarella, s’en ajoute une autre de nature culturelle. En effet, selon une tradition bolognaise remontant au XVe siècle, la Tavola a été identifiée comme étant la table du réfectoire où saint Dominique s’asseyait et multipliait le pain pour ses confrères.

Le miracle des pains est rappelé dans les hagiographies du saint et par le frère Rodolfo da Faenza dans le procès de canonisation de Bologne (1233) : « Item, il disait que lorsque la maison manquait de pain ou d’autre nourriture ou de vin, il allait voir ledit frère Dominique et lui disait : “Nous n’avons ni pain ni vin”. Ce dernier lui répondait : “Va et prie, car le Seigneur t’aidera”. Ce témoin allait à l’église pour prier, et ledit frère Dominique le suivait souvent, et ainsi Dieu faisait en sorte qu’ils aient toujours suffisamment de nourriture. Parfois, sur son ordre, il mettait sur la table le peu de pain qu’ils avaient, et le Seigneur pourvoyait à ce qui leur manquait ». Selon la version la plus commune, deux frères sont envoyés mendier mais reviennent au couvent sans avoir rien pu récolter. Alors, saint Dominique prie le Seigneur et deux anges apparaissent dans le réfectoire, portant deux linges chargés de pain : Constantin d’Orvieto, Umberto de Romans, Iacopo et la bienheureuse Cécile le mentionnent dans leurs textes.

La Tavola de la Mascarella peut donc être considérée comme une relique de contact, touchée par le corps du saint et le pain miraculeux apporté par les anges.

Iconographie et histoire des matériaux

Pour des raisons stylistiques, la Tavola de la Mascarella peut être datée entre la quatrième et la cinquième décennie du XIIIe siècle. Il est possible qu’elle ait été réalisée à la suite de la canonisation de saint Dominique (1234) comme une forme d’hommage au saint, mort à Bologne en 1221.

En raison d’une histoire matérielle assez troublée, l’œuvre a perdu son apparence originale, qui peut toutefois être reconstituée. Initialement, elle avait une longueur extraordinaire de 5,76 mètres. La hauteur de l’objet est restée presque inchangée et mesure environ 44 centimètres. De plus, une inscription aujourd’hui perdue courait le long de l’extrémité inférieure. Enfin, à l’origine, il devait y avoir quarante-huit frères représentés avec saint Dominique, alors qu’ils sont actuellement quarante.

L’œuvre montre saint Dominique et ses confrères représentés devant une table richement garnie de pain et de divers objets tels que des assiettes, des couteaux, des cruches et des calices. Une série d’arcs et de colonnes richement décorées encadre un espace occupé par deux frères, à l’exception de saint Dominique, qui occupe seul cet espace. Saint Dominique ne se distingue pas des autres frères de façon plus marquée : la figure du saint ne se différencie que par sa taille plus importante, sa position centrale et son auréole.

Saint Dominique est représenté, dans son image la plus ancienne, comme un personnage d’une scène narrative, et non comme une figure iconique et isolée. En fait, la Tavola de la Mascarella semble célébrer l’Ordre des Prêcheurs tout entier, plutôt que son fondateur. En ce sens, l’iconographie dominicaine se distingue clairement de l’iconographie franciscaine, visant à exalter saint François comme un homme extraordinaire. Saint Dominique, au contraire, est souvent représenté au milieu des autres frères, comme un primus inter pares.

En 1332, l’église de la Mascarella subit quelques rénovations et, à cette occasion, la Tavola fut repeinte. La peinture du XIIIe siècle est recouverte et on en perd la trace, tandis qu’une nouvelle image est peinte au dos du bois, jusqu’alors dépourvu de représentations. L’image du treizième siècle présente une scène conviviale générique, tandis que celle du quatorzième siècle décrit le miracle des pains raconté par les sources hagiographiques.

Saint Dominique est assis à une table, entouré de douze frères, tandis que deux anges portent du pain. Cette iconographie rappelle celle de la Cène, dans laquelle les douze apôtres sont représentés à table avec le Christ. Ainsi, la communauté dominicaine des origines est associée à la communauté apostolique, tandis que saint Dominique est comparé au Christ. L’image du XIIIe siècle ne fait que suggérer ce parallélisme, en présentant quarante-huit frères (un multiple de douze) avec le saint.  

La nouvelle peinture du XIVe siècle répondait à un besoin de mettre à jour non seulement l’iconographie mais aussi le style. En effet, les formes linéaires et fluides de la nouvelle figuration contrastent avec la monumentalité et la sérialité de l’image du XIIIe siècle. L’œuvre, dans sa nouvelle version, répondait mieux au goût de la Bologne du XIVe siècle, formée sur les modes de l’art gothique de l’époque.

L’histoire de la Tavola comme objet sacré

L’identification de la Tavola avec la table du miracle des pains est attestée pour la première fois dans la Chronique de Girolamo Albertucci de’ Borselli, prieur de San Domenico (1497). Le 14 novembre 1497, les frères de San Domenico tentèrent de voler la relique à la Mascarella pour l’emporter dans leur propre église. Le chroniqueur bolognais Fileno della Tuata, qui était contemporain des événements, évoque un affrontement entre les frères et les paroissiens de la Mascarella, qui récupérèrent la Tavola et la ramenèrent à l’église en procession.

La tentative de vol atteste paradoxalement du statut de relique de la table. En effet, des sources bolognaises ultérieures attestent de la valeur cultuelle de l’objet, donnant naissance à une solide tradition locale. Il est possible que les frères de saint Dominique aient été motivés par un désir de centralisation : la Tavola de la Mascarella était la seule relique bolognaise de Saint Dominique à ne pas être conservée dans leur basilique, où reposait déjà le saint corps.

La basilique de San Domenico et l’église de la Mascarella constituent les deux points principaux de la géographie dominicaine locale. En effet, au début de 1218, la communauté primitive des dominicains bolognais s’installe à la Mascarella, avant de déménager au printemps 1219 au couvent de San Domenico, qui s’appelait alors de San Nicolò delle Vigne. L’église de la Mascarella est un lieu de mémoire lié à l’histoire bolognaise de l’Ordre, tandis que San Domenico est un lieu saint car il est le siège des reliques corporelles de Dominique.

Les sources bolognaises sont les seules à situer le miracle des pains dans l’église de la Mascarella, sur la base de la croyance voulant que la Tavola soit la table où se produisit le miracle. Pour surmonter la contradiction avec les hagiographies, certaines sources locales distinguent deux miracles survenus à Bologne: à la Mascarella, les anges auraient apporté du pain, tandis qu’à San Domenico du pain et des figues. La prédelle de Vincenzo Spisanelli dans le chœur de la basilique de San Domenico témoigne de cette croyance à travers un unicum iconographique : le peintre a représenté le miracle qui eut lieu à San Domenico en peignant quatre anges, dont l’un porte un panier de figues.

Avant la tentative de vol, la Tavola était suspendue à une poutre dans l’église, comme l’atteste Leandro Alberti dans ses Historiae de Bologne (1541). Plus tard, elle fut placée contre le mur d’une chapelle dédiée à la Madone et à Saint Dominique, située dans le presbytère à droite et protégée par une grille.

En 1823, la Tavola fut déplacée dans la deuxième chapelle de droite, dédiée à l’Assomption de Marie. À cette occasion, elle fut sciée en trois parties égales qui se repliaient l’une sur l’autre, dans l’intention de diviser la peinture du XIVe siècle représentant le miracle des pains. Cela donna lieu également à la tripartition de la scène de convivialité du XIIIe siècle, peinte sur la face opposée et dissimulée à l’époque.

Le 19 décembre 1881, la Tavola fut transférée temporairement dans la salle de séjour de la Confrérie du Saint-Sacrement à la Mascarella. À cette occasion, le recto de l’œuvre fut rendu visible et la figuration originale du XIIIe siècle fut redécouverte. En 1912, la Tavola fut transférée dans la chapelle de San Domenico, construite à gauche du maître-autel. En 1923, les deux surfaces picturales de la Tavola sont séparées pour toujours: la peinture du XIVe siècle, divisée en trois parties, est transférée sur toile, tandis que la peinture du XIIIe siècle reste gravée sur le support en bois d’origine.

La Tavola aujourd’hui et sa signification théologique possible

En raison de son statut d’œuvre d’art et d’objet sacré, l’histoire matérielle de la Tavola de la Mascarella est particulièrement complexe. La peinture du XIVe siècle est conservé à la Mascarella dans la troisième chapelle à gauche : les trois toiles résultant de la division de 1823 et du transport sur toile en 1923 y sont accrochées au mur.

L’œuvre du treizième siècle, quant à elle, est démembrée en six morceaux. Deux des trois parties résultant de l’intervention de 1823 sont conservées avec les trois toiles de la Mascarella, disposées l’une au-dessus de l’autre, comme un devant d’autel. Si l’on se réfère à l’aspect originel de l’œuvre, il s’agit de la partie centrale, représentant saint Dominique, et de celle située à droite de l’observateur.

Le côté gauche, en revanche, est divisé en quatre parties. La première, représentant cinq frères, est visible à la Mascarella avec les trois toiles. La seconde, sans figuration mais peinte à l’origine avec huit frères, se trouve à San Domenico depuis 1931, dans la cellule de Maître Moneta. La troisième, avec deux frères, se trouve depuis 1961 au Musée de la Basilique de Sainte Sabine à Rome. Un dernier fragment représentant un frère a été perdu.

Comme nous l’avons mentionné au début, la Tavola représente au centre, saint Dominique avec l’auréole, entouré d’une succession de niches avec des paires de frères prêcheurs tous assis à la table remplie de pains. Dans la représentation de leurs visages par le peintre anonyme, les frères semblent provenir de diverses régions d’Europe : peut-être le peintre les a-t-il vus à l’occasion d’un chapitre général (à cette époque, les chapitres généraux de l’Ordre se tenaient alternativement à Bologne et à Paris). La signification du tableau pourrait trouver sa source d’inspiration dans le Prologue de la Legenda de Pietro Ferrandi, qui, à son tour, s’inspire de la Bulle de canonisation du Saint Fons Sapientiae (1234, Rieti) :

« Un jour Dieu, invitant en divers lieux et de multiples façons ses élus à un banquet éternel, dans les derniers jours, c’est-à-dire à la onzième heure, envoya son serviteur dire aux invités qu’ils devaient venir, car maintenant tout était prêt.” Dans l’interprétation de saint Grégoire le Grand, ce serviteur est un Ordre de prédicateurs, qui doivent être envoyés, dans les derniers jours, pour avertir les âmes des hommes de l’avènement imminent du Juge. Car l’Écriture a prédit qu’il y aurait un nouvel Ordre de prédicateurs, et a clairement exprimé qu’il devrait être envoyé à la fin du monde, en déclarant : “Il a envoyé son serviteur au moment du souper.” L’heure du souper est la fin du monde ; nous sommes ceux pour qui la fin des temps est arrivée. Un nouvel Ordre a donc été envoyé à l’heure du souper, c’est-à-dire dans les derniers jours. […] Ce sont les Prêcheurs : la divine Providence a prévu leur Ordre pour les dangers de ces derniers jours, afin qu’à l’approche du jugement de celui pour qui, dans l’humiliation, le jugement a été refusé, le nombre des témoins augmente. »

Nous nous trouvons donc devant l’image la plus ancienne de ce qui, à l’époque de la canonisation de saint Dominique, aurait pu être la conception que l’Ordre des Prêcheurs se faisait de sa mission dans l’Église.