Compte rendu de lecture
Un nouveau livre, rédigé par un prêtre dominicain qui a exercé son ministère auprès des communautés de personnes sourdes en Afrique du Sud, au Eswatini et au Lesotho pendant près de vingt ans, propose une exploration riche et réfléchie de l’intersection entre histoire, philosophie et héroïsme.
Plus encore, Proud to be Deaf : Ministry, Saintliness and the History of the Catholic Deaf Community in South Africa, 1874-1994 (Fier d’être sourd : ministère, sainteté et histoire de la communauté catholique sourde en Afrique du Sud, 1874-1994) du P. Mark James, OP, cherche à éveiller une conscience nouvelle de l’apport unique de la communauté sourde à la société.
Publié par UJ Press, cet ouvrage de 461 pages répond aux exigences d’une recherche académique évaluée par les pairs : il offre une histoire solidement documentée et méticuleusement référencée de la contribution de l’Église catholique à l’éducation des enfants sourds.
L’auteur accorde une attention particulière aux efforts pionniers de la communauté des Sœurs dominicaines de Cabra, au Cap, qui ouvrirent en 1874 la première école pour enfants sourds, ainsi qu’aux Sœurs dominicaines de King William’s Town, qui suivirent une dizaine d’années plus tard.
Le livre met en lumière la contribution souvent « saintement inspirée » de ces religieuses auprès des enfants sourds, tout en retraçant les évolutions majeures intervenues dans différentes écoles catholiques pour sourds en Afrique du Sud. Cela, notamment à mesure qu’une conscience Proud to be Deaf (Fier d’être sourd) s’est affirmée depuis les années 1980, débouchant sur l’adoption d’une approche éducative intégrant la langue des signes sud-africaine, aujourd’hui l’une des douze langues officielles du pays.
L’ouvrage n’hésite pas, cependant, à critiquer certaines méthodes et angles morts. Cette critique trouve un écho discret dans la « Préface », rédigée par le P. Cyril Axelrod, CSsR, prêtre sourd-aveugle, lui-même ancien élève des sœurs.
Axelrod, dont le parcours remarquable est relaté plus loin dans le volume, évoque la douleur causée par le choix de l’oralisation comme méthode éducative privilégiée, avec son insistance excessive sur la lecture labiale et la vocalisation. Il n’en continue pas moins à rendre hommage au dévouement des sœurs, qui ont œuvré pour « l’amélioration de la vie des personnes sourdes ».
L’ouvrage ne s’arrête pas à l’histoire. Son ton activist (militant) est d’emblée perceptible dans son titre Proud to be Deaf. Ce militantisme est encore souligné par le choix délibéré de James de mettre une majuscule au « D » de Deaf (Sourd), afin de distinguer les personnes « physiologiquement sourdes » de celles qui s’identifient aussi culturellement comme « Sourdes ».
Il propose ensuite une analyse critique de l’oralisation lorsqu’il exclut les méthodes manuelles intégrant signes et dactylologie. James soutient que l’oralisation a renforcé l’audisme, c’est-à-dire l’idée qu’une personne serait supérieure en raison de son aptitude à entendre – idée comparable au racisme dans la manière dont elle marginalise la communauté sourde, sa langue et sa culture.
James explore ensuite cette culture, abordant des notions telles que Deafhood (identité sourde) et Deaf Gain (apport de la surdité). Ce dernier concept vise à reformuler la surdité non plus comme une perte ou un handicap, mais comme une forme de diversité sensorielle et cognitive bénéfique pour l’ensemble de la société. James, dont les grands-parents étaient sourds, ne cherche pas à rejeter la faute sur les entendants ni à en faire des boucs émissaires : il s’attache plutôt à montrer comment la communauté entendante peut être transformée par sa proximité avec ses voisins sourds.
La question des Sourds comme « prochains » et de ce que signifie leur offrir une hospitalité véritable prend une dimension philosophique grâce à une relecture profonde du philosophe juif Emmanuel Levinas, que James interprète à travers l’expérience de la communauté sourde sud-africaine. Une attention particulière est accordée à l’approche lévinassienne de la sainteté, où la vie s’offre dans un service fidèle et aimant envers le prochain, quel qu’en soit le prix.
« Levinas dit que la vraie religion, la sainteté, consiste à mener une vie responsable, c’est-à-dire une vie où l’on accepte la responsabilité de son prochain », écrit James. Et d’ajouter : « Lorsque des entendants commencent à apprendre la langue des signes et que les lois des pays évoluent pour permettre l’éducation des enfants sourds en langue des signes, nous avons une idée de ce que Levinas entendait par hospitalité ».
L’ouvrage propose ensuite un examen concret de la « sainteté sourde et du témoignage prophétique », en retraçant les parcours saisissants de plusieurs figures marquantes : le Dr Robert Simmons, neurobiologiste et militant sourd ; le P. Cyril Axelrod, prêtre catholique et artiste ; l’artiste chrétien Ruben Xulu (dont certaines œuvres illustrent le volume) ; Lindsay Moeletsi Dunn, militant de la Black Consciousness (Conscience noire) et de la cause sourde ; le P. John Turner, CMM, pasteur et enseignant ; ainsi que le témoignage prophétique de la communauté sourde du Cap.
Proud to be Deaf (Fier d’être sourd) reprend une tonalité activist (militante) dans sa conclusion, où James interpelle l’Église et la société : créer des espaces où les Sourds puissent être eux-mêmes et se sentir chez eux, permettre la célébration des offices en langue des signes, et nommer des prêtres qui la maîtrisent. Pour James, l’ordination d’un plus grand nombre de prêtres et de religieuses sourds représenterait une avancée majeure ; cela deviendrait possible en œuvrant à l’émergence d’un « post-audist world » (monde post-audiste), où Sourds et entendants vivraient une bien plus grande forme de bilinguisme.
Proud to be Deaf: Ministry, Saintliness and the History of the Catholic Deaf Community in South Africa, 1874–1994 est disponible auprès de UJ Press (UJ Press) au prix de R425. Pour toute information, veuillez contacter : Wikus Van Zyl à l’adresse suivante : wikusvz@uj.ac.za
Terence Creamer

