Ce poème de l’auteur portugais Fernando Pessoa semble être la parfaite expression de l’expérience chrétienne et spirituelle de la bienheureuse Marguerite de Città di Castello. Une vie courte, qu’elle passa dans les lieux enchanteurs de la Massa Tribaria et du Tifernate, mais la contemplation de leur beauté lui fut pas accordée puisqu’elle était aveugle de naissance et le resta jusqu’à sa mort, en 1333. L’évocation de ces vers qui, dans le développement de leurs quatrains, visent la profondeur théologique de la relation contrastée entre cécité extérieure-lumière/regard intérieur, m’a semblé particulièrement adaptée pour un commentaire du texte des deux légendes qui, sous différents angles, insistent sur l’élément stylistique de la “cécité providentielle” : elle était aveugle, mais elle voyait la lumière.

Je ne cite ici que certains passages où l’auteur de la Vita longa explique théologiquement, en s’appuyant sur les Ecritures, la privation de la vue comme une “intervention de la Providence” (Pessoa dit : “L’aveuglement que Dieu m’a donné / est une façon de me donner la lumière”) : “Elle est en effet née privée de ses yeux corporels pour ne pas voir le monde, mais elle est remplie de la lumière divine pour que, restant sur terre, elle ne puisse contempler que le ciel”[1]. Lorsque ses parents l’amenèrent à Città di Castello pour implorer sa guérison auprès d’un religieux franciscain récemment décédé en odeur de sainteté, ils furent déçus : ” […] le Seigneur, ayant déjà éclairé son esprit du désir de contempler les réalités célestes, n’a pas voulu exaucer leur vœu, lui qui connaît ce qui est caché, afin que par la vue des choses terrestres elle ne soit pas privée de la vision des choses célestes[2]“; il ajoute que, une fois qu’elle fut laissée (ou, pour dire vrai, abandonnée), seule et mendiante dans les rues de la ville de Tifernate “[…] celle qui est considérée comme abandonnée est immédiatement accueillie par Dieu, [et] tandis qu’elle est séparée du monde, illuminée par la lumière éternelle, afin que son esprit soit élevé pour méditer plus librement sur les réalités éternelles”.[3] Plus loin, le texte continue avec la voix de l’hagiographe qui s’élève pour proclamer le charisme de l’enseignement de Marguerite, un enseignement féminin sous une forme humble et discrète certes, mais avec une tonalité assurément évangélique : “Bienheureuse femme aveugle, dis-je, qui n’a jamais vu les choses de ce monde et qui a appris si vite les choses célestes !  Heureuse disciple, tu as mérité d’avoir un tel maître, qui sans livres t’a enseigné les Saintes Écritures, aveugle de naissance, tu enseignes même à ceux qui peuvent voir” [4]. Bien que ne pouvant “rien voir”, elle contemplait néanmoins avec cet “œil fait au ciel” (Pessoa) l’Invisible rendu visible, l’Incarné, Dieu fait homme, présent dans l’Eucharistie. “À l’église, lors de la consécration du corps de notre Seigneur Jésus-Christ et tout au long de la célébration du mystère sacré, elle affirmait qu’elle voyait le Christ incarné[5] et qu’elle ne pouvait rien voir d’autre (actualiter). Il n’est pas étonnant que celui qui l’avait privée de toute vision des choses terrestres ait voulu se montrer uniquement à son regard pur, afin que dans un vase d’argile de peu de valeur brille la miséricorde divine”[6] . Comme le Christ qui s’est livré par amour pour l’humanité, ainsi Marguerite a fait de sa propre vie, apparemment insignifiante et inutile aux “yeux” du monde, une “vie donnée”.

La métaphore du “vase d’argile”, tirée de St Paul Paul (“Mais ce trésor nous le portons comme dans des vases d’argile, ainsi on voit bien que cette puissance extraordinaire appartient à Dieu et ne vient pas de nous. Nous sommes accablés de toutes sortes de souffrances, mais non écrasés; inquiets, mais non désespérés; persécutés, mais non abandonnés; jetés à terre, mais non anéantis. Nous portons sans cesse dans notre corps la mort de Jésus, afin que sa vie se manifeste aussi dans notre corps.” 2 Cor, 4, 7-10) se réfère aussi implicitement à un autre célèbre passage de l’Apôtre qui éclaire bien le sens de la vie et de la sainteté de Marguerite : ” Frères, vous qui avez été appelés par Dieu, regardez bien : parmi vous, il n’y a pas beaucoup de sages aux yeux des hommes, ni de gens puissants ou de haute naissance. Au contraire, ce qu’il y a de fou dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion les sages ; ce qu’il y a de faible dans le monde, voilà ce que Dieu a choisi, pour couvrir de confusion ce qui est fort ; ce qui est d’origine modeste, méprisé dans le monde, ce qui n’est pas, voilà ce que Dieu a choisi, pour réduire à rien ce qui est ; ainsi aucun être de chair ne pourra s’enorgueillir devant Dieu.(I Co 1, 26-29).

Une fois de plus, comme je l’ai souvent rappelé dans d’autres instances institutionnelles et/ou plus officielles, je ressens le besoin intérieur et profond, de répéter, avec une conviction inspirée, que la pertinence de la réputation de sainteté et la vigueur du culte de Marguerite ne sont pas à attribuer à une sorte de découverte artificielle ou de récupération archéologique d’une bienheureuse médiévale, mais plutôt à une manifestation de l’Esprit de Dieu qui agit dans l’histoire et qui fait lever mystérieusement, et souvent invisiblement, la pâte de l’humanité avec la levure de son surprenant dynamisme. En effet, la réputation de sainteté et le culte de la bienheureuse Marguerite ne se sont jamais éteints, et si jusqu’au XIXe siècle, ils étaient principalement restreints à l’Italie, et au sein de l’Ordre dominicain, ils se sont par la suite répandus dans le monde entier de manière inattendue, grâce aux religieux et religieuses de la Famille dominicaine. La petite Marguerite vit encore dans le cœur et les prières de nombreux fidèles, non seulement en Ombrie et dans les Marches, mais aussi aux États-Unis et aux Philippines. La vitalité de son culte aujourd’hui, l’extraordinaire extension de sa renommée dans des pays très éloignés de Città di Castello ou de la Metola, l’actualité de son chemin de perfection et l’exemplarité de sa pauvre vie, témoignent de la façon dont Marguerite parvient encore à parler au cœur de milliers d’hommes et de femmes, parce qu’ils ont reconnu en elle une sœur, l’une d’entre eux, l’une de ces créatures humbles et bénies que Jésus, exultant dans l’Esprit, a un jour indiquées comme les seules dépositaires de la vraie sagesse : “ Je te loue, Père, Seigneur du Ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux savants, et de ce que tu les as révélées aux tout-petits. Oui, Père, tu l’as voulu ainsi dans ta bienveillance “ (Lc 10, 21).

f. Gianni Festa, O.P.
Postulateur général


[1]Vita lunga della Beata Margherita (Recensio major, BHL 5313az), in Pierluigi Licciardello, Le vite dei santi di Città di Castello nel Medioevo, Editrice Pliniana, Selci-Lama (PG) 2017, p. 251.

[2] Ibid, p. 253

[3] Ibid.

[4] Ibid, p.261

[5] Anne Lécu, une sœur dominicaine qui a travaillé pendant de nombreuses années comme médecin dans les prisons françaises, rappelant le martyre du père Jacques Hamel – tué par deux militants de l’islam fondamentaliste le 26 juillet 2016 alors qu’il célébrait la messe dans l’église de St Etienne du Rouvray en Normandie – résume avec une rare efficacité l’expression théologique sur le lien vital entre la personne qui participe et croit à l’Eucharistie et le Christ réellement présent dans le pain et le vin : “L’Eucharistie, en tant que résumé de la vie la plus ordinaire des croyants, est le lieu où nous sommes configurés au Christ et où, par la grâce de ceux qui y participent, le monde est configuré au Christ, incarné, crucifié, ressuscité”. Anne Lécu, Valerio Lanzarini, Una vita donata, Magnano (BI), Qiqajon, 2018, p.6.

[6] Vita lunga della Beata Margherita, cit. p.261.